19 avril 2012
La migration africaine comme tragédie et comme ressource
par Souley Hassane -
Philosophe et historien, chercheur à l’Université de Poitiers. Ces centres d’intérêts sont aujourd’hui les médias des minorités, les migrations internationales, les diasporas africaines, la géopolitique de l’Afrique, les pratiques contemporaines de l’islam en Afrique. Trois choses lui tiennent à cœur: la liberté d’expression, le respect des droits humains et des relations justes entre le Nord et le Sud de la planète.
Il y a quelques mois, je suis revenu dans mon pays, le Niger, après une dizaine d’années d’exil volontaire, d’immigration, d’exode… appelle-le comme tu veux, mais j’étais absent pour cause d’études, de convenance personnelle et de travail. Ce retour au Pays Natal est devenu une autre expérience migratoire car un autre vécu démarre aujourd'hui et fait suite à deux vécus précédents en Afrique et en France respectivement. Finalement, je deviens un confluent au lieu d’être un affluent. Phénoménologie d’une expérience migratoire.
Je me permets de faire un retour analytique sur mes dix ans passés en France, de ce que j’en tire, de ce qui restera. Ce n’est pas un bilan, mais une réflexion théorique sur « comment on devient immigré ? », « Comment on en sort dans les yeux des autres ? », « Comment on redevient soi-même, ni minoritaire, ni minorité, ni sans-papiers, ni refoulé, ni ethnique, ni banlieusard, ni « d’origine », ni migrant, ni même immigré etc. C’est une réflexion sur l’être et la condition post-migratoire. On a des sensations nouvelles que je voudrai raconter pour poser les bases d’une phénoménologie qui prend en compte les idées, les hommes et les contextes qui les produisent. J'ai la sensation étrange d’un homme re-libéré de quelque chose, re-libéré de soi-même et des autres pour profiter, enfin, de sa vie. Cette sensation est d’autant plus étrange que je ne sors ni des geôles, ni d’une campagne militaire. C’est en fait l’effet de la tragédie migratoire sur moi.
Cette réflexion interroge alors des moments et ressemble à des séquences photographiques figées dans ma mémoire et que ma condition post-migratoire me permet d’interroger. Ces moments sont constitués d’évènements qu’on oublie rarement tant ils sont fort, indélébiles, personnels et collectifs. C’est aussi un moment de démystification de l’Occident comme paradigme et horizon migratoire, de ses paillettes et ses faux fuyants. L’immigré « envouté » par le « mythe de l’Occident » s’en délivre et s’exorcise à mesure qu’il vit dans sa chair et subit les violences symboliques et les obstacles de la société. C’est l’épicentre de la tragédie migratoire, mais aussi, celui de la délivrance et de l’espérance. Je voudrais dire enfin que la sortie de la tragédie implique un retour réflexif que j’ai eu le temps de faire, de partager et surtout de mettre en débat.
Le migrant : l’objet sortilège des autres
Une de mes meilleures amies m’écrivait sur la difficulté de faire couple avec le migrant de part son « malaise identitaire » et ses « in-conformités » consubstantielles. Elle n’a pas dit exactement cela, mais ainsi que j'ai compris sa réflexion tellement elle est récurrente dans la société française et au-delà. Je l’ai entendue à plusieurs reprises : le migrant est aussi un « problème affectif » par sa double culture, ses appartenances, ses vodous, ses croyances, ses « trucs bizarres » que la société française prétend avoir dépassés. La réponse à son mail a inspiré cet article. Je commentais pour elle des photographies retrouvées récemment dans mes archives personnelles.
Je disais exactement ceci: « Je me rends compte que toutes les traces ma vie sont là. Le retour au pays natal pour ainsi dire me rend plus à même d'écrire, de penser et d'être vraiment moi-même. La migration est un exercice de l'autre et de l'ailleurs toujours très difficile, délicat et épuisant nerveusement. Je sens que plus le temps passe, plus ma "tension nerveuse migratoire" baisse et je me sens plus moi-même: j'aime ça parce que cela me ramène au temps de ces photos où ma sérénité était intacte. Je tenais simplement à partager cela avec toi. Comme, je te l'ai dit la dernière fois, je ne me suis jamais senti aussi bien que dans ce pays avec ses joies et ses peines qui sont pour moi des défis, en un mot des raisons de se battre pour gagner. La vie en France était pour moi une expérience certes intéressante (humainement et professionnellement), mais elle me demandait un investissement nerveux important qui a, pour des gens comme moi, une dimension très sacrificielle pour ainsi dire.
Elle me dit, textuellement : « J’avais envie de répondre à ce que tu me racontes là : c'est étrange parce que cette dimension "sacrificielle" de ton séjour en France je la comprenais très bien, même si tu ne me l'avais jamais expliquée aussi clairement »
Puis je lui ai répondu : « En fait, comme à mon habitude, j'essaie de penser mon parcours et mon itinéraire pour non seulement re-comprendre mais surtout pour bien profiter de la vie. J'ajoute à ta réflexion quelques éléments : je ne pense pas que la dimension "sacrificielle" de mon vécu en France soit liée simplement au fait d'être immigré. Bien au contraire, l'immigration a été pour moi une ressource et une chance immense. Mais, ce qu'il y a de sacrificiel tient au « bannissement » de mes ambitions de transformer le monde, la société, les hommes : c'est ma trame existentielle. Je ne peux exister (en tout cas je ne saurai être autre chose), sans un engagement permanent pour des causes justes et simples. Mes ambitions politiques (au sens basique et antique de Platon) sont sacrifiées sur l'autel de ma carrière ou des relations professionnelles et humaines tout aussi stimulantes qu'instables! C'est pour moi quelque chose de tragique que l'immigré n'avoue pas. Je n'arrivai pas, en France, à donner un ancrage à cette part importante de ma vie pré-migratoire et de mon être simplement. C'est comme si je devais penser (et faire) ma vie sans ce que je fus et ce que je suis. Cette amputation progressive, voulue et subie est pour moi le plus grand des sacrifices. C’est une source de névroses et de dépression indicibles. L'immigré "partagé en deux" n'est pas le problème (car je sais le faire) encore faudra-t-il comprendre où aller, avec quelles ressources intellectuelles et morales. Mais pour moi, tout cela devient aujourd’hui poétique et me donne, malgré mes identités multiples, les ressources d'une vie totalement apaisée, au soleil, dans mon pays, en gardant un amour et une amitié intenses pour les gens que j’ai connues et aimées en migration ».
Sacrifices
Immigrer impliquait pour moi de sacrifier « l’expression de mes ambitions », allais-je dire sacrifier « ce que je pense vraiment » à la place de ce que « pense l’immigré » en moi. Cette dualité conflictuelle est un réel tourment et c’est pourtant ce que je vivais sans trouver la nécessité de l’exprimer. J’ai ressenti que ma vie en France faisait table rase, à chaque fois, de ce que je suis, de ce que j’ai été et de ce que je veux être. C’est toujours à moi qu’il est dicté la direction des choses même si parfois, j’ai contribué à leur formulation. J’ai ressenti que je n’existais pas, non pas en tant qu’homme, mais en tant que « homos initiative » (sujet d’initiative). Je devais accepter d’être une « chose ». Pour parler avec mon cœur, dans ma langue maternelle, j’étais devenu l’ « aberration » de la société.
Et j’en étais bien conscient. Le migrant est une aberration nécessaire. Il a quelques droits humains, mais doit vivre et penser comme s’il a tous les droits. Ses droits écrits ne sont pas réels dans tous les cas. Les humanitaires, les organismes de charité, les religieux et les humanistes bénévoles font la médiation pour le sortir de la merde. Cette symbolique est la même qu’en zones de guerres et de conflits. L’être migrant est « divaguant », « déroutant », « déflagrant » et sa tragédie commence là.
Le migrant comme sujet et objet est en réalité dans un tourment qu’il dissimulera et en cela constitue une véritable tragédie existentielle silencieuse. La force de l’immigré, c’est de pouvoir vivre avec des tragédies, sa capacité à faire cohabiter le sourire et la rage. Je découvre aussi que « vivre chez les autres » c’est faire le « choix » du déclassement permanent. La tragédie, c’est que le migrant, contrairement à ce qu’on pense, est conscient de cette déchéance programmée. La migration comme tragédie et comme ressource, c'est aussi une entreprise de déclassement de soi. Le pays rêvé s’estompe à l’aéroport et ses contrôles de papiers, la préfecture de police et ses justificatifs renouvelables, la rue et ses regards indélicats, la vie et sa dureté exécrable. En général, après un mois, on a soit envie de rester soit envie de rentrer en Afrique. Généralement, après les formalités administratives et les questions stupides de certains agents, on se dit déjà : « tout ça pour ça ».
Alors, il faut puiser dans des ressources mentales, intellectuelles et morales, culturelles ramenées d’Afrique pour survivre à sa propre déception. La tragédie est que le migrant se sent à chaque instant poussé à la marge des marges jusqu’à atterrir dans une des banlieues pourries et emblématiques. Il est déçu du traitement réservé aux « siens » et déçu des « siens », incapables de saisir les opportunités de la société dominante. Aussi, il faut dire qu’il ne comprend pas toute la mécanique du plafond de verre. Le migrant africain est déçu de la colère des jeunes qu’il compare à une « crise mentale ». Déçu de lui-même à n’être qu’un numéro de la sécu, d’un code, d’une carte de famille « forcément » nombreuse et d’un identifiant. Ce tableau chaotique anéantit le rêve et met fin à la « saveur » primordiale de l’acte migration, de sa dimension exaltante et quasi-initiatique en Afrique.
Je trouve quelque fois que la vie de migrant a quelque chose d’héroïque. Ne peut-on pas en faire le héros des temps modernes : celui-là même qui part chercher le feu sans être sûr de le trouver ou se fait consumer par l’incendie? Celui-là même qui va à la recherche de l’eau pour mourir dans le Sahara? Le héros qui va à la recherche de la nourriture, mange peu pour que d’autres mangent des plats savoureux. Celui-là même qui est sacrifié pour que d’autres vivent. Celui-là qui choisit l’abstinence et la solitude pour que d’autres se marient et lui fassent des nièces et des neveux. En disant cela, je pense à ce lumpenprolétariat déclassé et entassé dans les foyers africains de Paris. Je lis parfois sur le visage des hommes l’anéantissement physique et l’impuissance. Ce sont là les marqueurs et les traces de leur tragédie.
La fin du rêve migratoire
En Europe et en France en particulier, il faut « tuer le rêve » pour être un vrai immigré. Cette situation d’interdiction de rêve, de sa réalisation est une dimension importante de la tragédie migratoire, loin des fantasmes du village, et plus près des préjugés de la société dominante. En un mot, j’ai l’impression que l’immigré n’est pas un homme comme les autres et sa tragédie prend une ampleur incommensurable lorsque les discours politiques et médiatiques le stigmatisent, le vilipendent, le traitent de délinquant et de fléau de tous les temps. Je me suis longtemps demandé comment, puis-je être assimilé à un fléau, à une plaie de la société française ?
Avec mon background, je pensais être plutôt un apport et un secours à une société vieillissante et moribonde. Mais non : l’immigré est un pestiféré sans distinction aucune. Au même moment, les immigrés occidentaux (experts et autres courtiers du sous-développement de l’Afrique) sont accueillis à bras ouverts en Afrique. A-t-elle vraiment besoin d’eux ? J’en doute. À l’inverse, l’Occident a besoin de la migration. Pendant longtemps cette différence de traitement a troublé mon sommeil sous le Midi de la France. Au lieu de profiter du soleil et la mer, j’ai senti le froid des visages des gens, leur absence de sincérité, leur superficialité et la marchandisation des rapports humains comme le mariage et l’amitié.
Mon retour me permet de constater que cela concerne aussi mon pays. Le migrant est rattrapé quelques fois par les phénomènes globalisés et des pratiques transnationales. Dans le regard des gens, l’immigré est « un pauvre qui fuit la misère » de son pays, mais ce même regard injuste refuse de penser que l’immigration fait suite aux pillages des pays africains par les puissances occidentales. C’est un long débat. Et que, comme les Européens au 18ème siècle, les hommes migrent pour se réaliser.
Il y a quelque chose de tragique à regarder, entendre, écouter des inepties pendant une dizaine d’années. Les anciens Africains de Marseille me disaient qu’ils vivaient cette situation depuis plus d’un demi-siècle pour certains. Comment ont-ils fait pour ne pas devenir fous ? Certains sont devenus fous, mais la plupart a abdiqué devant la tragédie. Ils l’ont acceptée, pour eux et leur familles car disent-ils, « l’immigration a quelque chose d’imparable : nous ne sommes bien ni ici ni chez nous ». La tragédie de certains se manifeste par l’isolement, l’esseulement et le déphasage technologique. La tragédie prend sur leur corps une dimension réelle et le temps les pousse vers la dépression silencieuse et la mort.
La migration comme contrariétés
Le migrant doit aussi apprendre à gérer les contrariétés. Toute sa vie, dans le « pays d’accueil », s’exerce aussi la confrontation aux contrariétés. L’immigré vit dans la contrariété permanente. Il doit pourtant garder bonne mine, bonne humeur, il doit être actif, proactif, réactif quand les autres ont droit de se déprimer, de ne pas supporter un instant d’être contrariés etc. Le regard de la société dominante soustrait de lui la possibilité de s’énerver, de pousser un coup de gueule, de se déprimer parce que lui, c’est l’homme toujours normal, parce que « content d’être en France ». Quelqu’un me suggérait d’écrire que l’immigré n’a pas le droit de se plaindre de sa journée puisqu’elle est forcément positive.
Cette situation crée une image de soi « tragique » qu’il faut pourtant accepter si l’on ne veut pas se retrouver dans un hôpital psychiatrique. Le migrant l’accepte comme une meurtrissure inavouable. Vivre sans exprimer de « vrais sentiments » nous rappelle des régimes de dictatures. En vérité, le temps de l’immigration est un temps non démocratique, un temps où tout est urgent, stressant et pressant. C’est pourquoi le plus redoutable derrière le silence suiviste du migrant, c’est une terrible explosion interne, un tsunami presque qui nous consume et envers et contre lequel il faut vivre ; avec lequel il faut embrasser les gens, leur sourire, les aider ou les aimer. Cette explosion interne, nous la cachons par un jeu de postures que j’appelle « l’alchimie migratoire », le bricolage existentiel du migrant : « Je suis ce que tu fais de moi contre mon gré ».
La migration face au mépris
« Vivre chez l’autre demande de patience ». Cet adage est millénaire dans la tradition nigérienne des migrations. Il implique que le migrant soit une personne de patience et d’endurance face au « manque de respect » consubstantiel à la migration. Il faut être capable de sursoir à sa dignité, à son ego, pour « vivre l’autre ». Les vieux Africains qui n’ont pas été en Europe restituent ici la mémoire des souffrances des parents et des familles dans le voyage. Un ancien me dit que c’est pour toutes ces raisons que les couples n’immigrent pas. « Je ne souhaite pas être humilié devant mon épouse » me dit-il. Je préfère vivre seul l’humiliation et le manque de respect, et de préférence « à l’insu de tout le monde » conclut-il. Le manque de respect de l’autre, ses crachats et ses abus sont dans le package des souffrances que le migrant « consent volontairement ». Sacré migrant ! C’est la pomme de discorde entre les différentes communautés noires en Occident, particulièrement en Europe et aux USA. Généralement, l’Africain du continent débarqué aux USA ou en France ne s’intéresse ni à la lutte des populations noires de banlieues ni même aux questions politiques et syndicales. Son « agenda migratoire » est en porte-à-faux avec celui des autres Africains d’Occident sur la lutte contre les discriminations et le racisme.
On reproche toujours aux Africains du continent leur manque d’implication et leur instrumentalisation par le système dominant pour assujettir la frange rebelle, contestataire ou ceux qui luttent pour le respect de leur dignité. Dans ce cas, les Africains d’Occident sont traités de « sauvages banlieusards » et les Africains venus du continent de véritables « agneaux » de sacrifice. Ce n’est pas seulement le système qui joue à cela, mais aussi les individus, dans les rapports quotidiens. C’est devenu un reflexe de pensée, un paradigme comportemental. Le migrant comme maillon faible de la société occidentale devient, en quelque sorte, le réceptacle des récriminations et des discriminations qui étaient jadis réservés aux Juifs, des temps sombres de l’histoire européenne. C’est ce que j’appelle « le paternalisme instrumental », un mélange contradictoire de mépris et d’amour, d’amitié superficielle et d’un désir à peine contenu d’abuser, d’être toujours au-dessus au sens propre comme au sens figuré.
Ce manque de respect « normal » (parce que tu n’es pas chez toi) rappelle vraiment le traitement administré aux Juifs durant la période médiévale. Et certaines réactions individuelles, de groupes ou de personnalité ne peuvent se comprendre que parce le racisme structurel normal opposé hier aux Juifs est aujourd’hui appliqué aux migrants, Roms, Noirs et Arabes. Sur ces groupes faibles, chacun à son petit préjugé et peut impunément les accuser ou les abuser. La tragédie des migrants africains est qu’ils savent que tout est dans ce package des souffrances qu’ils endurent pour gagner des broutilles.
La migration : une vie de colère
La vie du migrant est faite de facettes multiples. Elle est surtout faite d’une immense colère retenue et dont les flots et les torrents emportent le migrant, le noie, le submerge et le tue. En 2005, on a interprété la colère des jeunes français comme une explosion de colère. Ces jeunes réagissaient face à un cas d’injustice et cette réaction fut interprétée comme une colère passagère. Mais la colère qui explose dans le silence benêt des migrants est mille fois plus forte que cela. Les mutineries juvéniles, avec leurs accents incendiaires, ne représentent pas grand-chose face à l’océan de désespérance qui noie les initiatives, les libertés et les droits de leurs parents. Ce n’est pas tant la violation, le piétinement et l’écrasement qui suscitent un océan de colère que la résignation, voire la compréhension impuissante des migrants eux-mêmes. Au point d’interpréter la violence envers eux comme normale et la prendre avec philosophie. Parce que, « on aime la France ou on la quitte ». Ce n’est pas ce choix qui est violent, mais le fait que cette formule vient d’une société démocratique, libre, de fraternité, d’égalité, etc. La puissance de la colère des migrants provient en partie de leur rétroaction sur les faits de violence symbolique et physique qu’ils subissent. Dans cette tragédie, cette colère tourne en boucle dans la mémoire migrante et empêche de vivre normalement. Et cela, les gens en face ne le comprendront jamais.
La migration, un moment de gâchis
La migration en Occident est un temps de gâchis. Il faut avoir du « temps à perdre » dans la courte estimation de durée de vie qu’on nous affecte comme Africains et comme migrants. Le temps de la migration est un temps perdu à chercher le temps et on convient par soi-même que celui-ci est trop long. En attendant, le temps passe, l’âge avance, les amis et les parents meurent. On s’exerce souvent à la comptabilité macabre des morts au village, des morts dans le Sahara, et des morts en exil. Quand je vais à Bruxelles chez un ami, on se recueille souvent dans un des cimetières de la place où nous comptons les morts en pensant à la douleur des familles. Et parfois, on est en pleurs et en transe, où on se demande: qu’est-ce qu’on est venu chercher dans ces pays ? Et je lui dis souvent que « cette affaire » (l’immigration) est comparable à un accident de la circulation et le retour au pays à une sortie d’hôpital après une longue maladie. On sort rarement indemne, on peut y laisser la vie et chacun de nous porte une commotion ou une tumeur.
Cette image d’accident de circulation me plait beaucoup même si elle n’est qu’image. Sortir de la migration, c’est en vérité échapper à un accident. On refait toujours une visite médicale complète pour compter les pertes et les restes. Ce moment de gâchis est inavouable par le migrant. L’avouer c’est perdre la face. La migration représente paradoxalement « le tombeau de nos espérances » et la fin du projet migratoire. On a pensé le projet migratoire sans avoir mesuré l’implication et la signification du déclassement indépassable qu’il contient. Les dés sont tous pipés dans le pays de l’immigration, on s’en rend compte tardivement et parfois jamais. Notre géographie migratoire est celle de l’espérance, d’un chemin ouvert avant de découvrir toutes les impasses. C’est pour cette raison, que la France possède le taux le plus élevé de vigiles africains titulaires d’un doctorat. Ce gâchis est énorme pour le continent mais aussi pour les individus. Il faut cesser de croire que le « vigile l’a voulu ». Ce déclassement fondamental a détruit des rêves et des vies entières.
Des broutilles et des embrouilles
L’immigration est une chance. C’est vrai mais, restent à déterminer les pertes et les profits. Les projets migratoires sont des projets de vie ou de mort : ils exigent, pour être effectifs, qu’une partie du migrant « disparaisse ». La migration comme absence est déjà une « demi-mort » et quand vient l’heure du bilan financier et matériel de la migration, je conclus qu’il n'y a qu’embrouilles et broutilles. Embrouilles parce que le migrant est en brouille permanente avec les siens pour cause d’argent ou réalisations pas faites ou mal faites ; la migration est un fort moment de management des embrouilles avec ses parents, ses amis, ses frères et compatriotes laissés au pays. Car, même si le migrant n’a rien réussi, son village l’érige en chanceux et prodige. Le village, en notre absence, s'est globalisé et réclame à l’immigré le dernier cri de la technologie en même temps qu’un sac de riz. Les embrouilles s’enchaînent. L’embrouille ne s’arrête pas là. L’argent qu’il envoie péniblement peut servir à l’achat d’un bien superflu qu’il ne se payera jamais en immigration. Les embrouilles s’enchaînent. Si la téléphonie mobile et Internet ont facilité la vie des citoyens restés en Afrique, ils ont multiplié la pression sur les migrants qu’on peut désormais joindre instantanément, pour poser une demande, une récrimination et donc une embrouille. De sorte que les véritables bénéfices de la migration ne sont que des broutilles d’autant que le migrant y a sacrifié « sa vie », ses plaisirs, ses désirs, ses amours, sa famille, son histoire personnelle et ses ambitions. Et tout cela pour presque rien : il n’a pas changé le monde. Il n’a même pas changé son village.
Conclusion : le retour comme thérapie, délivrance et « décroissance »
Le retour devient une thérapie et une « décroissance ». J’ai la sensation étrange de sortir d’un cauchemar, d’un hôpital psychiatrique, ou même d’un centre de soins intensifs. Les amis qui me revoient me félicitent d’avoir échappé aux souffrances de la migration. C’est une délivrance comparable à la sortie d’un hôpital. Les « Barkas » (louanges) au Niger sont réservées aux rescapés de drames, autres crashes et tsunami. Chez moi, « se revoir après une longue séparation est une richesse ». Le retour est donc un enrichissement et une chance de revenir à la vie normale, de retour à « soi-même ». Tout d’un coup, je ne suis plus migrant, immigré, ethnique, banlieusard et sauvage. Je redeviens enfin moi-même, tel que j’étais.
Enfin, presque. Tout d’un coup, je redeviens aussi mon parcours migratoire car c’est aussi dans ce que j’ai acquis en migration que je puise les ressources pour écrire, créer ou résister. Preuve aussi que la migration est une ressource. Les réseaux professionnels avec lesquels j’interagis aujourd’hui sont ceux que j’ai construit dans mon cheminement migratoire. Et cela est plus important que l’argent qui n’a jamais été mon projet. Le retour revient à une vie simple, anonyme. Je m’adonne à des choses auxquelles je me suis censuré là-bas et que je m’autorise ici, ou aussi celles que j’ai découvertes là-bas. Les deux vies ne s’opposent pas même si je parle de tragédies. La force que j’ai, plus que certains restés au pays, c’est cette « niaque du migrant » qui me fait travailler comme si je n’avais jamais quitté l’Europe. C’est une véritable ressource pour soulever les montagnes et reverdir les déserts.
Echapper à la tragédie migratoire, permet de devenir plus fort, plus vigilent, plus ferme, plus exigent et plus rigoureux dans la vie quotidienne. La sortie de la tragédie permet de refaire la vie et le monde et cette dimension m’exalte. Je redeviens un homme normal avec des envies, des sensations, des imaginations, des désirs tout simplement. Je rêve aussi. Je profite du soleil, échange avec des hommes et des femmes et redécouvre la nature splendide de mon pays. Je reprends ainsi le contrôle de ma vie avec la certitude qu’après mon tour du monde, que mon pays est peut-être le plus beau pays de la terre.
26 janvier 2012
MGR Dosseh et le Président Eyadéma
Mgr Dosseh, archevêque de Lomé
Par Comi TOULABOR
Mgr Dosseh, l’archevêque de Lomé, est cité parmi ces personnalités publiques à l’égard desquelles les Togolais nourrissent une grande rancœur. Précédé de la popularité de son frère Alex qui avait composé l’hymne national, il jouissait pourtant à son sacre, en juin 1962, d’un fort courant de sympathie, étant non seulement le premier évêque togolais, mais encore l’un des plus jeunes prélats africains (il avait 37 ans à l’époque). Et sa participation au Concile Vatican II, à Rome, avait contribué à décupler son prestige et sa notoriété, lesquels restèrent pratiquement inaltérés jusqu’au début des années soixante-dix. Pour comprendre ce prélat très controversé, on retiendra de la « rumeur » quelques facettes de sa personnalité.
MGR DOSSEH : UN EVEQUE REVECHE ET AUTORITAIRE
Mgr Dosseh est doublement prince et il en est hautement conscient. D’abord, il est prince par le sang du fait de ses ascendants fondateurs et éponymes du village Anyronkopé, situé à 35 km à l’est de Lomé. Ensuite, il est prince de l’église(1). S’il rappelle volontiers ce dernier titre (« L’évêque est un prince de 1’Eglise » ou « L’épiscopat est la plénitude du sacerdoce »), il n’a certainement pas oublié son ascendance princière dont il a conservé les traces dans son patronyme officiel, Dosseh-Anyron, et qu’il lui arrive d’évoquer devant ses hôtes qui semblent l’ignorer. A ce prince de sang, son père catéchiste, rigoriste et très traditionaliste, a fermement inculqué les notions d’autorité et de discipline, dans la pure tradition de l’Eglise de Pie XII.
En faisant du Togo une province ecclésiastique confiée à Mgr Dosseh, archevêque métropolitain, Rome a institué un système quasi féodal. Si l’évêque suffragant est chef de son diocèse et dépend directement du Vatican, il est aussi subordonné à l’évêque métropolitain qui peut dès lors intervenir dans ses affaires. Mgr Dosseh s’est montré très jaloux de sa puissance, autant que de ses prérogatives. Ainsi, il semble s’être opposé à la création de trois nouveaux diocèses voulue par le Vatican, avoir refusé la nomination à ses côtés d’un évêque coadjuteur ou même d’un évêque auxiliaire, et s’être efforcé d’empêcher la nomination comme évêques d’autres diocèses de personnalités susceptibles de lui porter ombrage (comme, par exemple, lors du remplacement de Mgr Hanrion, évêque de Dapaon, ou de Mgr Atakpa, évêque d’Atakpamé). Son autorité s’affirme notamment par le contrôle des finances de l’Eglise, à commencer par la gestion de l’aide extérieure. Maître absolu dans son diocèse, il n’a pratiquement pas en face de lui de structures de participation des fidèles, ou du clergé, à la gestion des affaires diocésaines. Est mis à mal le droit canonique qui stipule que doivent exister dans chaque diocèse des organes consultatifs (un Conseil pastoral diocésain regroupant responsables religieux et laïcs éminents, un Presbytérium ne réunissant que les prêtres diocésains) et un organe exécutif (le Conseil épiscopal). Ainsi, la réparation de l’orgue de la cathédrale qui a coûté 10 millions de f.CFA, la construction du Grand séminaire de Lomé, les préparatifs en vue d’accueillir le Pape Jean-Paul II en août 1985 et d’autres décisions importantes qui engagent la vie diocésaine ont totalement échappé à ces différentes instances. De même, Mgr Dosseh a tenu à ce que le Grand séminaire de Lomé soit, non pas interdiocésain comme il avait été prévu, mais diocésain, afin d’éviter : qu’il ne soit cogéré par les évêques suffragants; et il a contré la création d’une section diocésaine de la Fraternité nationale des prêtres du Togo, chargée de représenter et de défendre les intérêts du clergé. L’archevêque métropolitain a bâti au sein du clergé togolais une hiérarchie, aussi artificielle que curieuse, en instituant un « haut clergé » composé d’une minorité de prêtres formés à Rome et/ou nantis de diplômes universitaires. Ils forment la catégorie des prêtres « intellectuels » et jouissent du respect et de la considération de l’évêque. En bas de la hiérarchie, se situe un « bas clergé » constitué de la masse de ceux qui ont fait leurs études supérieures dans un Grand séminaire africain : Anyama en Côte-d’Ivoire, Koumi au Burkina-Faso, Ouidah au Bénin, et bien sûr, Lomé qui vient s’y ajouter depuis quelques années. Tenus en piètre considération par leur évêque, ils forment le prolétariat - voire le lumpenprolétariat - du corps clérical. Ils sont souvent confinés dans des paroisses reculées, livrés à eux-mêmes ou au prince qui les mute et les permute selon son bon vouloir, sans trop se soucier de leurs conditions de vie et de travail. Par exemple, le père Dravie (haut clergé) est depuis son ordination, il y a plus de 25 ans, curé inamovible de la richissime paroisse Saint Augustin d’ Amoutivé à Lomé, tandis que le père Aziamblé (bas clergé) aura connu près de cinq mutations dans des paroisses rurales pauvres en un peu plus de dix ans de prêtrise. Comme si le titre universitaire ou le séjour en Europe constituait un critère capital pour l’exercice du sacerdoce (il est vrai que le clergé est tout aussi atteint de « diplômite » que l’élite politique), les membres du haut clergé sont généralement affectés aux importantes paroisses de l’intérieur du pays ou à celles, plus avantageuses encore, de Lomé et de sa banlieue, tandis que le bas clergé se voit quasi systématiquement relégué dans les zones rurales du Togo profond.
Le style personnel de Mgr Dosseh, dans ses rapports quotidiens avec son clergé, est très contesté. I1 morigène, menace, intimide, insulte à tout propos et parfois publiquement. Le père Kokouvi ou le père Missodey en ont par exemple fait l’amère expérience, le premier pour avoir réclamé le versement de la rente à laquelle il estimait avoir droit, le second pour avoir demandé des éclaircissements sur l’attribution de bourses d’études. On dit même que l’archevêque n’hésiterait pas à faire allusion aux pouvoirs qui seraient les siens. Pouvoirs de « réconciliation en paroles et en œuvres, par la puissance des signes et des prodiges », que lui a conférés le cérémonial du sacre, selon le Pontifical romain (2). Pouvoirs plus occultes aussi, qu’il détiendrait en tant que prince de sang, originaire du village Anyrokopé renommé en matière de vodu et de magie noire : les quartiers croient voir en Mgr Dosseh un bon manipulateur de « poison »… Mais Mgr Dosseh, Robert de son prénom chrétien (du latin « robur », la force), et grand admirateur de Bossuet à qui il a consacré sa thèse de théologie et dont il imite à l’occasion l’art oratoire, a pris comme prénom « authentique », en 1974, celui de Tonyui, ce qui veut dire « le bon Père ». I1 préfère d’ailleurs maintenant se faire appeler « Papa », plutôt que « Son Excellence », comme le faisaient dans les années soixante les élèves du Collège Saint-Joseph ou les petits séminaristes de Saint-Pierre-Claver.
LES FINANCES DE PAPA TONYUI
Des quatre diocèses du Togo, Lomé est de très loin le plus prospère ; sa richesse dépasserait celle des trois autres réunis, mettant Mgr Dosseh, par ailleurs archevêque métropolitain, en position de force. S’il nous est extrêmement difficile de connaître la surface financière de l’Église togolaise chiffres en main, cela l’est encore plus en ce qui concerne le diocèse de Lomé, où règne depuis 1962, en maître absolu, le chancelier diocésain Agbabou. I1 semble que Mgr Dosseh n’aurait lui-même qu’une vague idée des finances de son diocèse, mettant toute sa confiance en ce dernier. Selon nos informations, l’on peut distinguer entre les ressources officielles et les ressources clandestines, les deux étant au demeurant très imbriquées :
1) Les sources officielles :
a) Subventions annuelles versées par le Vatican au diocèse. Ainsi, selon les chiffres officiels, pour l’année 1987-1988, Rome a octroyé à Lomé une somme totale de 328 540 dollars se répartissant ainsi :
- subvention ordinaire 40 000 - D.C.I.C. 5000 - U.N.D .A. (audiovisuel) 11 500 - U.H.D.A./Afrique francophone 8 000 - une session liturgique diocésaine 5 000 - subvention ordinaire : Petit séminaire 51 000 - subvention ordinaire : Grand séminaire 79 200 - construction du Grand séminaire 50 000 - assurance sociale pour 86 prêtres 4 300 - pour 45 novices hommes 13 500 - pour 29 novices femmes 8 700 - subvention ordinaire pour l’Oeuvre Enfance missionnaire 7000
Outre ces dotations ordinaires, il peut y avoir des subventions exceptionnelles : le voyage du Pape au Togo par exemple. Ce qui peut entraîner un gonflement sensible des dotations d’une année sur l’autre.
b) Subventions de l’État à l’enseignement catholique : celles-ci, détournées par l’homme de Dieu à d’autres fins dans les premières années du pouvoir Eyadema, ne sont plus directement versées en espèces. Mais l’Etat recrute et paie sur son budget des enseignants qualifiés qu’il affecte ensuite à l’enseignement catholique. Ainsi l’Etat se prémunit contre de futurs détournements et peut prétendre lutter contre la dégradation de cet enseignement, dont les responsables religieux embauchent du personnel peu qualifié et sous-payé.
c) Dons : ils sont importants et proviennent principalement de l’extérieur, notamment d’Allemagne fédérale. Pour des raisons historiques et affectives, l’Église catholique allemande apporte un soutien financier substantiel à son homologue togolaise à travers des organismes caritatifs comme Caritas et Miva. Mgr Dosseh lui-même entretient des réseaux collecteurs de fonds en Allemagne par l’intermédiaire des anciens missionnaires allemands tels que le père Anton Klug, qui a été pendant longtemps le curé de Porto Seguro, ou l’Alsacien Albert Stephen, ordonné par Mgr Dosseh, ancien vicaire de Togoville et exerçant aujourd’hui dans une paroisse allemande. Chaque année, ce dernier débarque à Lomé avec plus d’un million de f.CFA dans ses valises pour Mgr Dosseh. D’autre part, le prélat de Lomé utilise abondamment les services du prêtre togolais, Steven Sosoé, qu’il envoie recueillir des fonds à Gensheim, un petit village du sud de l’Allemagne, où il a été ordonné. Mgr Dosseh, qui finit par être connu dans cette localité, n’hésite pas à s’y rendre pour faire aboutir ses doléances. Ainsi, la paroisse de Gensheim lui fournit les fonds nécessaires pour l’achat de cyclomoteurs et de voitures qu’il sollicitait pour faciliter les déplacements de ses prêtres. Mais, s’estimant grugé, le curé de Gensheim mit avec habileté un terme au rapport qui le liait à notre archevêque. Celui-ci se tourna alors vers l’archevêque de Munich, le Dr Wetter, ami commun de Franz-Josef Strauss et d’Eyadéma. Mais c’est aux Etats-Unis et surtout au Canada que Mgr Dosseh s’adresse de plus en plus, utilisant le père Cyrille Kété qui y a fait ses études. Enfin, il faut évoquer l’effort de Carême de 1’Eglise de France et surtout la fameuse aide « missio-prime » allemande, par laquelle l’ensemble des prêtres allemands subventionnent leurs homologues togolais démunis : en 1986, le diocèse de Lomé a reçu à lui seul 11 400 000 f.CFA, à distribuer théoriquement à ses 120 prêtres autochtones. A ces dons extérieurs, il faut ajouter des dons de source intérieure, qui sont le fait de quelques richissimes pratiquants au rang desquels on trouve les incontournables revendeuses de tissus, très influentes à l’archevêché et dans les comités paroissiaux de Lomé.
Le donateur togolais, qui est généralement une femme, préfère aux actions régulières et anonymes des organismes caritatifs allemands des dons ponctuels et spectaculaires qui seront portés à la connaissance de tous à l’occasion de plusieurs messes dominicales. Ces dons peuvent être matériels (sacs de riz ou de maïs pour les séminaristes, voire matériaux de construction) mais aussi en espèces, allant de sommes très modiques jusqu’à plusieurs millions de f.CFA. Ainsi, par exemple, Ave Maria, une opulente revendeuse de tissus, donna 10 millions de f. CFA pour accueillir Jean-Paul II. C’est à ce jour la plus importante libéralité jamais effectuée par un donateur autochtone.
d) Ecolage et baux commerciaux. Les établissements d’enseignement scolaire et professionnel et les locaux commerciaux jouxtant la cathédrale située au cœur même du quartier des affaires (tout un symbole !) sont de grands pourvoyeurs de fonds du diocèse de Lomé doté depuis l’époque coloniale allemande d’un patrimoine foncier et d’une infrastructure immobilière importante que lui envie l’Etat. Pour avoir une idée des ressources que peuvent drainer baux commerciaux et écolages, il faut savoir que Mgr Dosseh peut demander, à tout moment et ce au mépris de toute règle de gestion élémentaire, des sommes d’argent allant jusqu’à 2 millions de f.CFA à tout chef d’établissement scolaire.
e) Honoraires de messes et de cérémonies religieuses, quêtes ordinaires ou par compétition, denier du culte, kermesses, mois de rosaire et effort de Carême doivent également être mentionnés.
2) Les sources clandestines
a) Commerce : Mgr Dosseh s’est lancé très tôt dans les affaires afin de subvenir, disait-il en 1964 aux petits séminaristes de Saint-Pierre Claver, aux besoins matériels de son diocèse. C’est ainsi que, fort de cette intention louable, il créa un élevage florissant de lapins dans les environs de l’aéroport de Lomé. Dopé par la réussite inespérée de sa lapinerie, le fonctionnaire de Dieu, au fil des années, diversifia ses activités comme, par exemple, le commerce de produits « exotiques » pour alimenter son magasin à Paris, servant ainsi de modèle, au début des années soixante-dix, à la classe dirigeante dans sa spéculation de produits vivriers (3). Sans que rien de bien précis ne les étaye, des rumeurs mêlent son nom aux trafics des pierres précieuses, de la drogue et des ossements humains dont Lomé est devenue une des plaques tournantes en Afrique de l’Ouest, et ont entraîné des contrôles serrés de la part de la police et des services des douanes.
Quand Mgr Dosseh détourne les subventions de l’Etat, ce n’est pas forcément à des fins personnelles, lesquelles se confondent d’ailleurs avec celles de Dieu dont il est le ministre; il lui arrive, même si une fois n’est pas coutume, de faire des placements rentables pour l’avancement de l’œuvre divine. Ainsi, lorsqu’il utilisa, en 1968-1969, l’argent du Diable (les subventions de l’Etat), en le confiant à une vingtaine de commerçantes catholiques qui s’en allèrent en Hollande, en Grande-Bretagne et au Japon acheter du tissu-pagne pour le revendre avec de gros bénéfices, à la satisfaction des deux parties (mais pas à celle des enseignants de l’école catholique qui ne trouvèrent pas sur leur fiche de paie les augmentations substantielles annoncées à la radio par le chef de l’État et qui se mirent en grève).
b) Spéculations financières s’apparentant parfois au prêt usurier. Le patrimoine du diocèse s’élèverait à plusieurs milliards de f.CFA, dont il tirerait au moins 15 à 20 millions pour constituer son budget annuel, si tant est que soit tenu un budget. Au-delà de toute estimation hasardeuse, on peut se demander à quoi l’argent de Dieu est employé. Pour répondre à la question, il faut avoir à l’esprit que la charité bien ordonnée commence par soi-même.
MGR DOSSEH : UN EVEQUE TRIBALISTE ET NEPOTISTE ?
Les sommes importantes drainées par Mgr Dosseh ne servent pas à rétribuer décemment ses prêtres qui ne touchent chacun que 5 000 f. CFA mensuels, et encore de façon irrégulière, car le chancelier Agbabou oublie souvent de les leur verser. Le prêtre togolais vit difficilement; il doit parfois se trouver de généreuses bienfaitrices pour survivre. Par ailleurs, la construction de nouveaux édifices religieux ou d’établissements scolaires et l’entretien des plus anciens bâtiments constituent le cadet des soucis épiscopaux de Papa-le-bon-père. De même en est-il de la catéchèse, de la pastorale, de la liturgie et du laïcat, découragés dans toute initiative novatrice. Le Père Alexis Oliger, dans un reportage récent sur l’Église du Togo, écrit fort justement : « Malheureusement ce laïcat n’a pas toujours été soutenu par la hiérarchie, notamment celle du Sud, et connaît aujourd’hui un certain engourdissement ». Et l’ancien missionnaire de poursuivre : « Comme les autorités du pays, la hiérarchie, du moins en partie, est plus préoccupée de prestige personnel que du sauci des besoins réels des pauvres du pays qui, pourtant, travaillent dur pour survivre. Beaucoup d’argent a été gaspille‘ ailleurs, ou n’est pas arrivé à destination des projets prévus et financés par divers organismes. Autre fait préoccupant : après des années d‘un laïcat vivant et engagé, l’Eglise, surtout dans le Sud du pays, a repris le chemin d’une religiosité qui risque d’être désincarnée: congrégations pieuses, processions et manifestations religieuses triomphalistes, fêtes fastueuses de jubilés qui durent des semaines et des mois, pour lesquelles on ‘’pompe” les gens, alors que s’infiltrent toutes sortes de doctrines et de sectes, que la moralité se dégrade, que la délinquance augmente en ville. » Fastes et fêtes ne sont que la partie émergée de la gestion Dosseh-Agbabou des finances du diocèse. Hypothèse plus préoccupante, on peut se demander si la cagnotte de celui-ci ne sert pas aussi à financer une « machine » tribale ou familiale. D’abord, les collaborateurs de Mgr Dosseh sont presque tous originaires de Tsévié ou de sa région, faubourg situé à 30 km au nord de Lomé, où il avait exercé son sacerdoce avant son sacre épiscopal. Parmi ceux qui ont une certaine influence, on compte le chancelier cadastral, l’abbé Touvi, le directeur du Collège Saint-Joseph, l’abbé Victor Kossivi Adjamagbo, les abbés Tossou et Sokpa, tous du « haut-clergé » et, bien sûr, l’inamovible chancelier Agbabou, dont le père aurait jadis sacrifié des vaches pour favoriser la nomination de l’abbé Dosseh comme évêque. Mgr Dosseh, qui peste souvent contre le fait de n’avoir aucun prêtre issu de son village natal, Anyrokopé, empêtré dans le vodu, doit se contenter de ses collaborateurs de Tsévié sur lesquels il a opéré un transfert affectif. Ensuite, la famille Dosseh-Anyron semble bénéficier elle-même de la manne de Dieu. Une importante colonie Dosseh vit en France, un CEG a été construit à Anyrokopé - un village d’un demi-millier d’habitants -, une belle villa a été réservée aux parents de l’archevêque à Vogan et Luc Dosseh paraît être l’architecte attitré du diocèse.
MGR DOSSEH ET LE PRESIDENT EYADEMA
La personnalité de Mgr Dosseh a terni le prestige dont l’Église jouissait. D’autant que l’archevêque, de compromis en compromissions, a manqué bien des occasions d’affirmer l’indépendance de l’Eglise face au pouvoir politique. Lorsqu’en 1975 quelques-uns de ses prêtres (Dovi, Kouto et Amouzou) émirent des doutes sur la politique de l’authenticité prônée par le pouvoir et furent conduits au camp militaire de Tokoin, Mgr Dosseh, loin d‘assurer leur défense, se mit dans la toge de Ponce Pilate en les abandonnant aux griffes du pouvoir (l’abbé Amouzou sera fessé devant son évêque !(4)) Dans la foulée, Mgr Dosseh adopta lui-même un prénom «authentique ».
En 1976, lors de la succession de Mgr Atakpa, évêque d’Atakpamé, réticent à l’égard du régime, le général Eyadéma s’efforça d’imposer le choix de l’abbé Bléwusi; ce fut en définitive l’abbé Kpodzro qui fut élevé à la dignité épiscopale. La veille du sacre, le 1er mai, un défilé de travailleurs aux ordres du pouvoir saccagea les préparatifs de la cérémonie. Celle-ci fut alors déplacée à Lomé, en l’église d’Amoutivé, où elle put avoir lieu comme prévu le 2 mai grâce à une extraordinaire mobilisation des fidèles et au soutien matériel des nana-benz. Au moment de la consécration – mais sans empêcher le sacre lui-même, quoi qu’en dise la propagande du régime – une escouade de militaires, dirigée par le capitaine Kao-Kao, fit irruption et se livra à la profanation, au vandalisme, à la violence tandis qu’une manifestation, sur la parvis, réclamait la désignation comme évêque de l’abbé Blewussi…et le mariage des prêtres ! Mgr Dosseh ne jugea pas utile de condamner publiquement ces actes, ni le projet d’expédition punitive contre le clergé de Lomé prévue pour la nuit du 23 au 24 mai 1976 et éventée in extremis.
En réalité, le prélat, à l’instar de certains prêtres vodu, fait partie de l’establishment religieux du régime, qui lui a d’ailleurs envoyé ses bataillons d’ « animateurs » en signe de « condoléances et d’amitié fraternelle » pour accompagner dans sa dernière demeure la dépouille mortelle de son père, en septembre 1975. Il se rend à l’aéroport de Lomé pour accueillir les personnalités étrangères, il célèbre des offices lors des nombreuses fêtes que le pouvoir affectionne ; à l’occasion, il compare le président au Christ. La rumeur veut même qu’il ait fourni au général Eyadéma une soutane et une voiture pour qu’il échappe aux assaillants de 1986 ! vrai ou faux, il n’est pas de meilleure symbole de l’alliance du sabre et du goupillon dans le Togo contemporain. Et dans cette alliance, l’argent a son rôle.
Par Comi M. Toulabor Publié dans Politique africaine, N° 35 Octobre 1989
Notes
1-En fait, les princes de l’Eglise sont les cardinaux. Mais Mgr Dosseh, qui a le titre canonique d’archevêque métropolitain et qui a longtemps ambitionné le titre de cardinal, finit par se considérer comme tel. 2-Sacre d’un Evêque selon le Pontifical romain, avec notes de traduction, Desclée et cie 1933 3- Cf. C.M. Toulabor, Le Togo sous Eyadéma, Paris, Karthala, 1986, p.259. 4- Cf M. Ossou, « Le Togo », Courrier de l’ACCT, n° 77, juil-août 1987,p.3 |
07 janvier 2012
|
|
PARTI COMMUNISTE DU BENIN (P.C.B)
01 B.P. 2582 Recette Principale Cotonou (Rép. du Bénin)
Tél. : 21 30 03 22/97 98 35 65 – Site :www.la-flamme.info
|
LE PCB PROTESTE CONTRE LA DEPORTATION
DE LAURENT GBAGBO A LA HAYE
Selon le quotidien "La Nation" en date de ce jour 30 novembre 2011 rapportant l’AFP, « Le procureur a notifié un mandat d’arrêt international au Chef de l’Etat, Laurent Gbagbo. Il va s’agir de le transférer à la Haye, je ne sais pas quand, ça peut être aujourd’hui, demain au plus tard » (sic). Ainsi, ce jour mercredi, deux jours après l’audition qui a débuté le lundi 28 novembre et dix jours avant les élections législatives auxquelles le parti de Laurent Gbagbo, le FPI a décidé de ne pas participer, les puissances étrangères qui ont agressé la Côte d’Ivoire, bombardé le Palais présidentiel et ont réduit le pays en un protectorat, sous mandat de l’ONU, transformée en agence de couverture des agressions et de recolonisation des pays pauvres, notamment ceux d’Afrique, les puissances étrangères déportent l’ex chef d’Etat avec la complicité de celui qu’on ne peut pas ne pas qualifier de pantin des puissances étrangères, Alassane Ouattara.
Ainsi, sous nos yeux, se répète le scénario de déportation des rois et chefs de communautés qui ont, pour une raison ou une autre, résisté à la volonté des colons. Que les auteurs des crimes qui ont endeuillé la Côte-d’Ivoire et semé la mort dans les populations doivent être jugés, il n’y a aucun doute là-dessus. Et le PCB qui en appelle au jugement et au châtiment des criminels politiques l’a toujours exigé dans notre pays et partout. Mais cela doit l’être dans chaque pays, et en occurrence ici, en Côte-d’Ivoire avec la législation ivoirienne afin qu’un terme soit mis à l’impunité par le peuple ivoirien et non par des puissances étrangères. Il y va de la souveraineté, de la dignité et de l’honneur de chaque peuple et de l’Afrique.
C’est sur la base de ces principes que les Etats-Unis refusent le jugement de leurs citoyens en dehors de leur territoire et ont refusé de ratifier jusqu’aujourd’hui le traité de la CPI. La France également joue des pieds et des mains pour ramener sur son territoire ses citoyens accusés de crimes comme on l’a vu dans la ténébreuse affaire Arche de Zoé au Tchad. Ainsi les grandes puissances défendent leur dignité et s’acharnent à humilier les peuples africains et leurs dirigeants, à les traiter comme des esclaves.
C’est inadmissible, inhumain. Le PCB élève une vive protestation contre l’humiliation de l’Afrique, de ses fils et dirigeants. Il répète qu’il n’appartient à aucune puissance étrangère de juger les criminels politiques d’un autre pays. Il invite toutes les organisations démocratiques à protester contre les puissances étrangères et leur complice, Alassane Ouattara au pouvoir en Côte-d’Ivoire. Gbagbo doit être ramené en Côte-d’Ivoire pour y être jugé pour ses crimes.
Cotonou, le 30 novembre 2011
Le Parti Communiste du Bénin
Côte d’Ivoire : Deux fractions oligarchiques
Côte d’Ivoire
Deux fractions oligarchiques déchirent le pays
25 mars par Jean Nanga
Alassane Ouattara bénéficie d’un soutien quasi unanime de la « communauté internationale », c’est-à-dire des États-Unis, de la France, de l’Union Européenne, du Conseil de sécurité des Nations Unies, de la Communauté économique et douanière des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), etc.
Si, au départ, Laurent Gbagbo a bénéficié du soutien de la Russie ou du Mexique, par exemple, celui-ci a été vite perdu. Depuis peu, certains chefs d’État africains à l’instar de Jacob Zuma (Afrique du Sud) ou du président en exercice de l’Union Africaine, le Malawite Bingu wa Mutharika, voire l’un des médiateurs va-t-en guerre, Yayi Boni (Bénin) se démarquent de l’intransigeance de leurs pairs de l’Union Africaine, sans partager pour autant le soutien inconditionnel à Gbagbo, manifesté par l’Angolais Eduardo Dos Santos. Dans l’establishment de l’ancienne métropole coloniale, Gbagbo ne bénéficie que du soutien de certains dignitaires du Parti socialiste français, opposés à la position officieuse de celui-ci, membre de l’Internationale socialiste comme le Front patriotique ivoirien (FPI) de Gbagbo. Quant à l’Afrique des partis politiques et des intellectuels — sur le et hors du continent — elle est sérieusement clivée.
S’il n’y avait pas toutes ces vies fauchées de personnes autres que les principaux acteurs politiques ou les oligarques pendant la crise post-électorale, la situation pourrait être qualifiée de grotesque. Des centaines de morts qui s’ajoutent aux autres victimes de la crise ivoirienne, depuis la tentative de putsch de septembre 2002. Les élections de 2010, censées y mettre un terme, ont ainsi abouti à cet imbroglio tragique, dont les interprétations et prises de position semblent rivaliser d’unilatéralisme et de confusion : « anti-impérialisme », « démocratie », « panafricanisme », voire « socialisme »… sont les étendards que déploient par opposition les différents intervenants au débat.
D’où vient la crise ivoirienne ?
Depuis la mort, en décembre 1993, de l’autocrate Félix Houphouët-Boigny, la Côte d’Ivoire a connu une guerre de succession au sein du parti unique, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Elle a opposé principalement Alassane Ouattara, néolibéral, Premier ministre du défunt président, à Henri Konan Bédié, président de l’Assemblée nationale et longtemps considéré comme son dauphin. Bédié en était sorti vainqueur, en recourant, entre autres, à l’argument de « l’ivoirité » — en évoquant la nationalité présumée douteuse de son rival, mettant en avant son appartenance ethnique Dioula (un groupe ethnique du Nord de la Côte d’Ivoire, classé comme « voltaïque ») et le fait qu’il a bénéficié conjoncturellement d’un passeport de la Haute-Volta (actuelle Burkina Faso). La dite « ivoirité », en tant que chauvinisme ethnico-confessionnel à l’égard des Dioula musulmans, va devenir un discriminant majeur dans la lutte pour le pouvoir.
Henri Konan Bédié est renversé au Noël 1999 par une mutinerie militaire. Les mutins cherchent à se justifier en parlant de l’instrumentalisation de « l’ivoirité » et de la « baoulisation » des sommets de l’État. Ils portent à la tête de l’État le général Robert Guéi l’ancien chef d’état-major de l’armée ivoirienne, gestionnaire du soutien de Houphouët-Boigny à la rébellion libérienne des années 1980-1990, victime de la « baoulisation » menée par Bédié. Ce gouvernement, dit de transition, a parmi ses principales missions l’éradication de « l’ivoirité » et l’organisation d’élections démocratiques. Mais Alassane Ouattara, leader du Rassemblement des démocrates républicains (RDR), ainsi que plusieurs autres candidats potentiels, dont le président renversé H. Bédié, ne peuvent être candidats à l’élection présidentielle de 2000, organisée de manière à permettre la confiscation du pouvoir par Robert Guéi. Et c’est Laurent Gbagbo, ancien syndicaliste enseignant, exilé en France de 1985 à 1988 et fondateur du Front populaire ivoirien, emprisonné par Ouattara lors des manifestations étudiantes en 1992, qui l’emporte avec un faible taux de participation.
En septembre 2002, un putsch armé contre Laurent Gbagbo, alors en visite en Italie, est déjoué. Avorté, ce putsch est transformé en rébellion politico-militaire dans le nord du pays. A son tour, Gbagbo est accusé d’avoir amplifié le phénomène de « l’ivoirité ».
La Côte d’Ivoire est coupée en deux. D’un côté, la partie septentrionale et une partie du centre sous le contrôle de la rébellion politico-militaire (actuelles Forces armées des Forces Nouvelles – FAFN) dirigée par Guillaume Soro, originaire du Nord, ancien dirigeant du mouvement étudiant (Fédération des étudiants et scolaires de Côte d’Ivoire, FESCI, alors classé à gauche), qui est passé de la lutte aux côtés de Laurent Gbagbo ou du FPI, contre le régime du PDCI, au ralliement — pendant la phase Gbagbo de « l’ivoirité » — à Alassane Ouattara, néolibéral. Les FAFN ayant fait de Bouaké, troisième ville du pays, la capitale de leur zone. De l’autre côté, la partie méridionale — qui comprend la capitale économique Abidjan et la ville portuaire de San Pedro — et une partie du centre, demeurent sous le contrôle gouvernemental de Gbagbo. Entre les deux s’installe une force d’interposition française, renforcée ensuite par une mission onusienne.
Cinq ans durant on assiste à des accords signés sous l’égide de la « communauté internationale », jamais intégralement respectés, au racket des commerçants et des transporteurs sur les routes, aux manifestations populaires violemment réprimées, meurtrières, y compris par des milices privées politiques, aux affrontements armés entre les armées loyaliste et rebelle, aux bombardements entre l’armée loyaliste et l’armée française (novembre 2004 à Bouaké et à Abidjan). Une paix, considérée comme durable, est finalement signée, en mars 2007, à Ouagadougou, entre le gouvernement de Laurent Gbagbo et les Forces Nouvelles (FN) de Guillaume Soro, avec pour facilitateur le président burkinabé Blaise Compaoré, jusqu’alors présumé complice, voire tuteur, de la rébellion.
Avec l’Accord politique de Ouagadougou (APO), la voie était considérée comme ouverte vers l’élection présidentielle devant mettre fin à la crise. Après plus d’un report, l’élection a finalement lieu en octobre et novembre 2010. Au lieu d’aboutir à la fin de la crise tant espérée, à l’issue du deuxième tour, elle plonge la Côte d’Ivoire, plus d’un mois après la proclamation des résultats, dans une situation très embrouillée et présentée comme porteuse de plus de menaces que septembre 2002.
Une élection ni libre, ni sincère
Eu égard à la promesse de fair-play faite par les deux candidats lors du débat radiotélévisé à la veille du deuxième tour, présenté comme une leçon de démocratie pour les autres élections présidentielles africaines (dont le principe implicite semble d’éviter un débat public contradictoire entre les deux candidats), cette crise semble surprenante. Les violences, parfois meurtrières, signalées pendant la campagne du deuxième tour étaient interprétées comme des faits qui ne compromettaient pas la suite des événements. Les résultats du premier tour n’ayant fait l’objet d’aucune contestation, malgré quelques irrégularités, les « observateurs » n’auraient prévu ni le blocage de la publication des résultats, ni les proclamations contradictoires de la Commission électorale indépendante (CEI), en charge de la proclamation des résultats provisoires, et du Conseil constitutionnel (CC), en charge de la proclamation des résultats définitifs à certifier par la Mission des Nations unies.
Mais les résultats proclamés par la CEI, annonçant la victoire d’Alassane Ouattara, ont été certifiés par la Mission des Nations Unies en Côte d’Ivoire alors que le CC a attribué la victoire à Laurent Gbagbo, après déduction des présumées fraudes, qui auraient été constatées dans certains départements septentrionaux considérés comme fiefs du candidat Alassane Ouattara.
Le règlement de ce contentieux électoral était compromis par ce que l’ancien Secrétaire général d’Amnesty international, le Sénégalais Pierre Sané, a nommé les « quatre anomalies/erreurs qui ont (…) entrainé des dysfonctionnements menant à l’échec programmé du processus » |1| :
1. Le non-respect de la clause de désarmement des FAFN stipulée par l’Accord politique de Ouagadougou ;
2. La représentation majoritaire de l’opposition dans la Commission électorale indépendante devant décider par consensus et présidée par un membre de l’opposition, ayant abouti à la proclamation non consensuelle des résultats provisoires – ainsi devenus définitifs – au présumé quartier général du candidat Alassane Ouattara (Hôtel du Golf) ;
3. La rapidité et la rigidité dont a fait preuve le Conseil constitutionnel, présidé par un proche du Président-candidat Laurent Gbagbo |2|, pour annuler les scrutins incriminés et procéder automatiquement « au redressement des résultats aboutissant à la proclamation de Laurent Gbagbo comme vainqueur » |3|, ayant « inévitablement créé une suspicion de partialité » ;
4. La précipitation manifestée par le représentant des Nations Unies pour la Côte d’Ivoire dans la certification des résultats provisoires de la CEI, en ignorant l’étape de consolidation de ces derniers par le Conseil constitutionnel, contrairement à la procédure suivie pour la proclamation des résultats du premier tour.
On pourrait dire que l’ancien Secrétaire général d’Amnesty International se livre à une critique facile a posteriori, s’il n’y avait des mises en garde réitérées, depuis deux ans, de l’International Crisis Group (ICG), actuellement présidé par Louise Arbour, juriste canadienne et ancienne Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU. Cette ong transnationale, qui ne peut être soupçonnée d’opposition à l’ordre international actuel, avait pointé du doigt, en 2008, la difficulté d’organiser des élections crédibles sans le « désarmement des ex-rebelles et des miliciens, et leur réinsertion ou leur intégration dans la vie civile ou militaire » |4|, en particulier des FAFN. C’était l’un des « deux volets essentiels » de l’APO, demeuré irrésolu |5|. En novembre 2010, avant le second tour, l’ICG relevait les dangers qui planaient sur ses résultats : « Si Gbagbo l’emporte, il pourrait être confronté à Abidjan et dans les grandes villes du pays à des manifestations spontanées de jeunes militants (…) Si Ouattara gagne l’élection, les durs du camp présidentiel pourraient, quant à eux, être tentés de créer une situation insurrectionnelle, avec l’aide des “jeunes patriotes” et miliciens qu’ils contrôlent encore à Abidjan et des forces de sécurité qui leur sont dévouées, et de chercher à rester au pouvoir, en présentant le président Gbagbo comme le seul garant de l’ordre et de la sécurité. (…) Au Nord, des éléments de la branche militaire des FN pourraient aussi mal réagir à une victoire de Gbagbo. Ils craignent une vague de représailles en cas de réélection du président sortant. L’un des principaux chefs de la rébellion a déclaré à Crisis Group “qu’il sera difficile de se sentir en sécurité au sein d’une armée unifiée, si Laurent Gbagbo est élu” et qu’il sera “obligé d’aller vivre ailleurs ou de changer de métier”. L’aile militaire et provinciale des FN s’inquiète, en outre, qu’aucun des deux candidats n’évoque dans sa campagne l’avenir de ces forces et celui de leurs hommes. Cette aile dure obéit de moins en moins aux ordres de la branche politique du mouvement, confortablement installée à Abidjan autour de Guillaume Soro. » |6|
Les institutions détenant le pouvoir décisionnel n’étaient pas épargnées : « La Commission électorale indépendante (CEI) a aussi fait preuve de fébrilité lors de la centralisation et de la vérification des résultats. Elle a omis d’informer le public sur l’avancée de ses opérations pendant près de 48 heures, ouvrant ainsi une période lourde de rumeurs et de dangers. Si elles n’étaient pas corrigées, ces anomalies pourraient compromettre la crédibilité du second tour et donner des arguments à l’un ou l’autre camp pour contester les résultats. » |7| Était aussi épinglée la complexité confuse des dispositions légales de recours.
Autrement dit, les conditions d’un scrutin serein n’étaient pas réunies ou plutôt les ingrédients d’une crise post-électorale étaient clairement réunis. Quoi de mieux, dans la logique politicienne, partagée par les deux candidats, qui sont en conflit — y compris armé — pour le pouvoir, depuis une décennie, que de laisser les élections se dérouler dans un cadre qui favorise la contestation éventuelle des résultats et l’impasse juridique.
Gbagbo, le socialiste ?
Dans le clivage produit par la crise électorale ivoirienne, Laurent Gbagbo est présenté comme ayant un projet de société contraire à celui d’A. Ouattara. Pour Pierre Sané : « Il y a une lutte pour le pouvoir en Afrique aujourd’hui qui (…) oppose surtout deux projets de société qui, pour faire simple, voient s’affronter des dirigeants tenants d’un libéralisme mondialisé à d’autres qui adhèrent à un panafricanisme souverain et socialisant » |8|. Ainsi, vu le libéralisme sans discrétion de l’ancien directeur adjoint du FMI, le camp du « panafricanisme souverain et socialisant » serait par déduction représenté dans la crise ivoirienne par L. Gbagbo.
Panafricaniste socialiste, Gbagbo l’a été sans conteste dans son opposition au régime capitaliste néocolonial de F. Houphouët-Boigny. Mais n’est-ce pas projeter ce passé sur le présent que de continuer à le classer comme étant un socialiste ? Serait-ce sur la base de son appartenance à l’Internationale socialiste, comme l’étaient Abdou Diouf, Thabo Mbeki, Ben Ali, dont l’adhésion au néolibéralisme a été indéniable ? Ne faudrait-il pas l’apprécier en fonction de la politique qu’il a menée pendant une décennie ?
Certes, le régime de Gbagbo a été confronté à la culture néocoloniale de l’État du capital français, dirigé par Jacques Chirac, dont l’implication dans la tentative de putsch de septembre 2002 est quasi évidente. Des Accords de Linas Marcoussis à 2007, en passant par novembre 2004, il a dû mener bataille contre les tentatives de déstabilisation orchestrées par certains intérêts impérialistes français et leurs alliés en Côte d’Ivoire et en Afrique francophone, dans une situation de quasi-marginalisation par ses pairs, des conservateurs de la tradition françafricaine. La souveraineté nationale ivoirienne bafouée pendant les quatre premières décennies néocoloniales était indéniablement en jeu et il a essayé de la défendre. Faudrait-il oublier pour autant que ce « panafricaniste » a instrumentalisé à son tour « l’ivoirité », même s’il faut lui reconnaître la décision bien postérieure (2007) de supprimer la carte de séjour pour les ressortissant/es des pays voisins ? Le régime de Gbagbo ne s’est-il pas constitué à son tour un lobby – le Cercle d’amitié et de soutien au Renouveau franco-ivoirien, (CARFI) dont le premier président était un sénateur UMP, par ailleurs employé de Bolloré – dans la partie métropolitaine de la Françafrique, à travers aussi l’attribution des marchés de gré à gré, par copinage ? Certains des bénéficiaires de ces marchés ne sont-ce pas ceux qui l’étaient déjà sous le régime de Houphouët-Boigny ? Le régime de Gbagbo n’a t-il pas renforcé l’emprise des transnationales états-uniennes sur le cacao ivoirien et obtenu des satisfecit de la Banque Mondiale et du FMI en matière d’application de leurs principes ? Certes Gbagbo a initié, par exemple, une politique de fournitures scolaires gratuites à l’école primaire et de suppression des droits d’inscription scolaires, mais son régime ne s’est-il pas révélé aussi actif en matière d’accumulation oligarchique du capital, de surcroît dans un climat de développement de la pauvreté ? Faut-il fermer les yeux sur cet enrichissement indécent, aux dépens du Trésor public et du peuple, sur ces scandales de gabegie dans la filière café-cacao ? Des actes qui ont même exaspéré le numéro deux du régime, le président de l’Assemblée nationale, Mamadou Koulibaly — un inconditionnel du libéralisme économique ayant été conseiller économique de Gbagbo et représentant de son Front populaire ivoirien (FPI) dans le gouvernement de transition dirigé par Robert Guéi — qui a été prié publiquement de se taire par le chef des “Jeunes patriotes” (une milice du FPI), Blé Goudé (ancien camarade et rival de Soro à la direction de la FESCI et ministre actuel de Gbagbo) |9| . Gbagbo et le FPI n’ont-ils pas plutôt accompli une défense concrète du capitalisme ?
L’Afrique a eu, dans la première phase du néo-colonialisme, son lot d’impostures « socialistes » – comme ce fut aussi le cas ailleurs. Il est inutile d’en rajouter au moment où l’idéal socialiste pourrait se refaire une beauté ou une nouvelle jeunesse face à l’incapacité objectivement prouvée du capitalisme, dans sa version néolibérale ou autre |10|, de produire autre chose que le développement des injustices sociales ou des démocraties dans lesquelles certains sont plus égaux que les autres. S’il y a une comparaison qui mérite d’être faite, ce serait plutôt avec Sylvanus Olympio, le nationaliste togolais, anti-communiste (ex-représentant d’Unilever au Togo), victime du néo-colonialisme français, auquel il préférait le capitalisme « anglo-saxon ». Ils ont en commun, entre autres, le fait d’avoir menacé l’existence de la zone monétaire du franc, ce moyen de contrôle de ses post-colonies africaines par la France |11| .
Ouattara, le démocrate ?
Le soutien à Ouattara est justifié par la nécessité de respecter le jeu démocratique ou l’alternance en Afrique. Ce qui est tout à fait légitime. Autrement dit, au cas où il serait établi que Ouattara est indéniablement le vainqueur d’une élection sans problèmes, il serait légitime qu’il accomplisse le mandat confié par la majorité de l’électorat ivoirien. Comme le font d’autres partisans du libéralisme, à l’instar du Guinéen Alpha Condé, élus dans des conditions considérées comme normales en Afrique et ailleurs.
Toutefois, contrairement à ce que prétendent encore certains, ce serait aller trop vite en besogne que d’attribuer à Ouattara le statut d’éternelle victime du chauvinisme des tenants de « l’ivoirité » ou des adversaires de la démocratie. Il n’est pas le chevalier de la démocratie en Côte d’Ivoire.
Certes il ne faut pas le limiter à son passé, celui des années 1990. Mais faut-il oublier ces années au cours desquelles il a été Premier ministre en charge de l’application des mesures d’Ajustement structurel et de gestion des premières années du multipartisme ? N’a t-il pas dirigé, sans état d’âme, un gouvernement qui réprimait avec une particulière brutalité la contestation sociale et politique contre les mesures antisociales et dramatiques de l’Ajustement structurel ? Gbagbo n’a t-il pas été sa victime avant qu’il ne devienne la sienne ? N’est-ce pas lui qui a introduit en Côte d’Ivoire le projet d’instauration de la carte de séjour, infalsifiable, pour distinguer les résidents étrangers des Ivoiriens, bien avant que ses concurrents dans la course au pouvoir ne se passionnent pour son acte de naissance ? Précisons que ce n’était pas par quelque xénophobie personnelle, mais par motivation économique : au moins 20 % de ressortissants étrangers dans la société ivoirienne, cela représentait une source non négligeable de recettes publiques en période d’ajustement structurel. Ce n’était pas une invention ivoirienne, mais une suggestion du FMI aux États surendettés passant sous leurs fourches caudines.
Sa volonté actuelle de faire déloger Gbagbo par une intervention armée internationale ne serait-elle pas la forme considérée comme légitime de l’intention non assumée de septembre 2002 ? À qui s’adressait, au début de la campagne électorale 2010, le vieil houphouétiste, rallié à Gbagbo et Président du Conseil économique et social, Laurent Dona Fologo, en déclarant : « les commanditaires du coup d’État manqué du 19 septembre font croire que ce ne sont pas eux les auteurs de la guerre. C’est faux ! Posez-leur la question. Moi je sais d’où elle vient. Ils savent ce qu’ils ont entrepris auprès de moi et que j’ai refusé avant la guerre. C’est pourquoi ils n’en parlent pas dans leurs journaux… S’ils l’évoquent, je donnerai la date, l’heure et exactement ce qu’ils m’ont demandé… Ce sont les mêmes qui sont à l’origine des coups d’État de 1999 et du 19 septembre 2002 » |12| ? Bédié n’ayant pu être commanditaire du coup d’État contre lui-même, en décembre 1999, il ne pouvait s’agir que de Ouattara dont la convergence des intérêts avec certains milieux économiques français — irrités alors par la révision des contrats juteux projetée par le régime de Gbagbo — ne fait l’objet d’aucun doute. Est-ce par hasard que Ouattara, Soro et Compaoré |13|. se retrouvent aujourd’hui dans le camp des va-t-en guerre contre Gbagbo ? Les FAFN ne constituaient-ils pas en fin de compte une branche armée non assumée du RDR ?
Que Gbagbo se soit réconcilié avec certains « investisseurs » français, ciblés hier, à l’instar de Bouygues (témoin de mariage du couple Ouattara, célébré à Neuilly par le maire Nicolas Sarkozy), en leur accordant des faveurs — afin de les éloigner de Ouattara ? — ne peut représenter pour eux la même garantie que la présidence de la Côte d’Ivoire par Ouattara, un membre attitré des réseaux du néolibéralisme |14|, non susceptible de s’en écarter par opportunisme. Il est presque certain qu’il privilégiera les « investisseurs stratégiques » membres des mêmes réseaux que lui plutôt que les capitaux des économies dites émergentes, concurrents, de plus en plus sérieux des premiers, en Afrique. Ainsi, comme l’ont déjà dit et redit d’autres, c’est plus ce statut de capitaliste, membre de l’establishment néolibéral international, d’Alassane Ouattara, qui justifie la mobilisation de la « communauté internationale ».
C’est une aubaine pour l’internationale néolibérale de voir son candidat chéri soutenu, au delà de la droite et au nom de la démocratie, jusque dans les milieux qui se disent anti-impérialistes. Comme si ceux-ci étaient obligés de choisir l’un des deux représentants de la diversité du capitalisme en Afrique, plutôt que de se préoccuper du problème majeur que constitue l’alignement des peuples africains derrière des fractions rivales d’un même ordre économique, dont les conséquences sociales nient dramatiquement les promesses démagogiques faites par ces relais locaux. Il ne s’agit pas d’une des prétendues « spécificités africaines », comme le montrent bien les résultats électoraux dans les démocraties prétendues avancées où le peuple en général, les salariés, en particulier, ne semblent plus avoir qu’à choisir régulièrement entre des libéraux conséquents et les libéraux honteux des partis soi-disant socialistes.
Faux choix
En Côte d’Ivoire, comme ailleurs, il s’agit de refuser les faux choix que nous impose le capitalisme hégémonique, idéologiquement surtout — comme tendent à l’oublier ceux et celles qui ne distinguent pas le grand écart entre la crise économique et l’hégémonie idéologique du capitalisme, le développement accéléré de ses valeurs dans toutes les sociétés. Il s’agit de s’opposer à ce que les peuples fassent tragiquement les frais des contradictions entre des fractions du cannibalisme capitaliste. Qui peut distinguer en Côte d’Ivoire les fondamentaux des programmes économiques, donc sociaux, de Gbagbo (bon élève du FMI et de la Banque mondiale) et de Ouattara (technocrate du FMI) ? Les capitalistes changent-t-il de nature par le fait d’être des souverainistes relatifs africains ? Le régime Ouattara va-t-il inventer le néolibéralisme social ? La fraction Ouattara a-t-elle des intentions moins oligarchiques que la fraction Gbagbo qui ne veut quitter ni le pouvoir ni la Côte d’Ivoire afin de reproduire le capital accumulé et d’en jouir dans un contexte maîtrisé ?
Il s’agit de travailler à l’émergence ou au développement des forces populaires alternatives qui ne comprennent pas la démocratie comme l’addition du multipartisme et de ladite – par euphémisme – économie de marché. Des forces qui ne réduiront pas la démocratie au fait de déposer des bulletins de vote dans l’urne à un rythme régulier, dans une ambiance de démagogie et de désinformation, qui prive les peuples de leur souveraineté permanente. C’est-à-dire d’être suffisamment informés sur les principes constitutionnels à adopter ou à rejeter, afin de ne pas se retrouver victimes des dispositions concoctées de façon non démocratique entre des fractions politiciennes et la « communauté internationale ». Non seulement de participer à la prise des décisions, mais aussi de disposer des mécanismes de contrôle permanent de l’exécution des dites décisions.
Il revient au peuple de la Côte d’Ivoire de se libérer de la fascination qu’exerce sur lui les deux fractions actuellement en concurrence et de leur dire ainsi qu’à la « communauté internationale » pyromane des Sarkozy, Obama, Goodluck, Wade et tutti quanti : Dégagez ! Comme l’a dit et obtenu, dans un contexte différent, le peuple tunisien, qui résiste contre le détournement de la victoire chèrement acquise par des fractions qui veulent limiter sa souveraineté ou la démocratie au modèle promu par la « communauté internationale ».
Notes
|1| Pierre Sané, Les élections en Côte d’Ivoire : chronique d’un échec annoncé, Pambazuka News, n° 173, 09.01.2011, http://www.pambazuka.org/fr/categor....
|2| P. Sané précise à propos : « Et comme partout ailleurs, son président est nommé par le Chef de l’Exécutif ». Dans un document signé par sa présidente, Me Françoise Kaudjhis-Offoumou (auteure de Procès de la démocratie, Paris, L’Harmattan, 1997), intitulé « Contribution de AID-Afrique aux commentaires sur les élections présidentielles ivoiriennes du dimanche 28 novembre 2010 » (Abidjan, 6 décembre 2010. http://www.lebanco.net/news/Communi....), l’Association Internationale pour la Démocratie relevait la composition problématique du Conseil constitutionnel avec son président nommé, selon l’article 89 de la Constitution, par le Président de la République et les trois autres désignés par le Président de l’Assemblée nationale, qui est, en l’occurrence, du camp présidentiel. Par contre, l’AID ne s’intéresse pas à la composition de la CEI.
|3| Pierre Sané, op. cit.
|4| International Crisis Group, « Côte d’Ivoire : Garantir un processus électoral crédible », Rapport Afrique n° 139 du 22 avril 2008.
|5| Cf. International Crisis Group, « Côte d’Ivoire : sécuriser le processus électoral », Rapport Afrique n° 158 du 5 mai 2010.
|6| ICG, « Côte d’Ivoire : Sortir enfin de l’ornière ? », Briefing Afrique n° 77 du 25 novembre 2010, qui signale en outre que « la sécurisation du vote a été très aléatoire » au premier tour.
|7| Ibidem.
|8| Pierre Sané, op. cit.
|9| Cf. par exemple, « Affaire Mamadou Koulibaly : le CPR réagit aux propos injurieux de Charles Blé Goudé — Gbahou Gervais : le vol de deniers publics ne saurait être une affaire de secret d’État », Ivoire Info du 13 juillet 2010, http://ivoireinfo.com/info24/feed/d....
|10| Il faut toujours rappeler aux partisans du keynésianisme ou nostalgiques des « Trente glorieuses » en Occident, que les États ont été providentiels aussi grâce au fait impérialiste. La domination impérialiste a profité également aux États occidentaux considérés comme non impérialistes à travers les règles générales de l’échange inégal entre le Nord et le Sud.
|11| Cf. Jean Nanga, « FrançAfrique : les ruses de la raison post-coloniale », ContreTemps, n° 16, janvier 2006, p. 111-124, p. 119-122 sur le Franc CFA.
|12| « Laurent Dona Fologo fait des révélations sur le coup du 19 septembre 2002 », http://encoreplustv.com/fr/?p=6&.... Nous n’avons pas trouvé dans la presse ivoirienne une réplique à cette accusation presque explicite.
|13| Selon l’ICG (Rapport Afrique n° 139 du 22 avril 2008), le « président Compaoré (…) est respecté, et craint, par les commandants des zones des FN. » Et en note infrapaginale 59 : « Le Burkina Faso a tout de même accueilli l’essentiel des investissements privés des chefs rebelles… »
|14| Cf. par exemple : Pascal Airault, « Les amitiés sans frontières d’Alassane Ouattara », Jeune Afrique du 10 janvier 2011.
P.-S.
* Jean Nanga est le correspondant d’Inprecor pour l’Afrique subsaharienne. Nous publions ici des extraits, choisis sans consultation avec l’auteur injoignable quelque part en Afrique, d’une étude plus large qui nous est parvenue alors que ce numéro d’Inprecor était déjà en cours de fabrication.
Source : http://orta.dynalias.org/inprecor/a...
http://www.cadtm.org/Deux-fractions-oligarchiques
Amady Aly Dieng, Economiste : « Le projet de l’unité africaine doit être porté par des forces sociales »
Dans son récent ouvrage intitulé « Les Grands combats menés par le mouvement estudiantin africain en France de 1955 à 1960 », l’économiste Amady Aly Dieng explore un sujet d’une brûlante actualité : l’unité africaine. Mais l’ancien fonctionnaire de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao) et enseignant de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) est formel : ce rêve africain ne se réalisera que lorsqu’il sera porté par les forces sociales du continent.
AMADY ALY DIENG, ECONOMISTE : « Le projet de l’unité africaine doit être porté par des forces sociales »
Lors de la présentation de votre dernier ouvrage, vous disiez qu’on ne peut réaliser, en Afrique, l’unité nationale a fortiori l’unité africaine. Et, cela cinquante ans après les indépendances. L’aveu d’un échec ?
« Je crois que ce problème de l’unité africaine doit être abordé avec beaucoup d’objectivité et non de manière sentimentale, comme nous le faisons. C’est un souhait, un désir d’avoir l’unité africaine. Pour qu’il se réalise, ce projet doit être porté par des forces sociales qui ont intérêt à l’unité. Autant certaines forces sont pour l’unité, autant d’autres sont hostiles à cette unité. Il est vrai que la colonisation a tout fait pour nous diviser afin de régner. Et nous aussi, nous voulons l’abattre en nous unissant contre elle, de telle sorte qu’on risque de sacraliser l’unité. L’unité pour quoi faire ? Au lieu d’être un moyen, l’unité devient une fin. Chaque fois que vous dites unité, posez la question : « l’unité autour de quoi ? ». Et ce « quoi »-là, doit être quelque chose de commun. Bien entendu, nous avons été très sensibles à la loi cadre qui nous a « balkanisés », comme disait Senghor. Donc ce sont des micro-Etats qui accèdent à l’indépendance, en 1960. Il faut également dire que les intérêts des uns et des autres n’ont pas milité en faveur de l’unité de certaines régions ».
Vous pensez aux divergences Senghor-Houphouët ?
« Oui. Il faut dire que c’est avant tout des questions d’intérêts. Il y a, certes, un aspect personnel qui vient masquer les choses. Houphouët-Boigny est le produit des écoles de la Fédération, l’école de Médecine. Senghor est un produit du système français. L’un est planteur. L’autre est poète. C’est ce qui fait que les Sénégalais s’intéressaient beaucoup à la politique, alors que les Ivoiriens s’intéressaient plus à l’économie. Houphouët est devenu anticolonialiste parce qu’il ne bénéficiait pas de la main-d’œuvre recrutée par le travail forcé. Les Africains étaient exclus. Seuls les Blancs avaient la possibilité de les utiliser. C’est ainsi que Houphouët a demandé l’abolition du travail forcé… »
Ces mêmes conflits d’intérêts existent-ils encore entre les leaders africains actuellement au pouvoir ?
« D’abord, il y a un premier problème qui est posé. Quand on parle de panafricanisme et qu’on regarde les théoriciens de ce concept, ils insistent sur la peau noire. En le faisant, ils excluent les Magrébins, l’Afrique blanche. Tous ces théoriciens s’inscrivent dans ce label. Alors, peut-on parler franchement de panafricanisme ? Il faudrait plutôt parler de panégrisme. C’est une question qui demande réflexion. Maintenant, si on veut faire une unité de l’Afrique, il faut qu’on se demande sur quelles bases nous allons la faire. Les forces sociales qui sont à la tête de nos pays n’ont pas souvent intérêt à être seconds dans une organisation continentale. Chacun veut être chef chez lui. Personne ne veut pas d’un seul chef. Donc, le problème n’est pas bien posé par ces dirigeants. Ils sont verbalement pour l’unité mais, en réalité, ils sont contre. Et aussi, le dommage, pour l’Afrique, c’est l’un des continents qui a le plus d’Etats au monde. 53 Etats, vous imaginez ! Par rapport à l’Europe et l’Asie, c’est une catastrophe. Les frais de gestion administrative sont énormes et représentent des dépenses improductives qui vont à l’encontre du développement. Voyez le nombre de ministres que nous avons, d’ambassades que nous ouvrons et les armées que nous entretenons et qui sont incapables de défendre nos territoires à tel point que nous sommes obligés de signer des accords de défense avec des pays extérieurs. Regardez les bases militaires françaises qui existent encore chez nous. C’est intolérable pour un pays qui se dit indépendant.
Dans votre ouvrage, vous dites que le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing a précipité la mort de la Feanf (La Fédération des étudiants d’Afrique noire en France) en 1980. Jusqu’à ce jour, l’ex-colonisateur est-il hostile à l’unité africaine ?
C’est normal que les ex-colonisateurs soient hostiles à l’unité africaine. Ils sont soucieux de la défense de leurs intérêts. Nous ne pouvons ne pas tenir compte de ce fait. Mais je dois dire que l’Afrique est mal placée pour assurer son développement. Nous imitons les pays développés. L’essentiel de nos ressources va dans les frais de gestion pour entretenir une clientèle politique dans des sénats, parlements, conseils économiques et sociaux. En Afrique, chacun regarde la composition des gouvernements en fonction de ses propres identités. Tel est de telle confrérie, de telle religion, de telle ethnie, de telle région, etc. Cela est un émiettement terrible. Nous avons aussi hérité d’une doctrine jacobine, c’est-à-dire : la République est une et indivisible. Est-ce que c’est nous qui avons établi les frontières de nos Etats ? Non ! C’est l’extérieur qui l’a fait en fonction de ses propres intérêts. Ensuite, il n’existe pas réellement une diversité culturelle, ethnique, linguistique et religieuse dans nos pays. Or, quand il y a diversité, c’est le fédéralisme qu’on utilise la plupart du temps. Le cas des Etats est illustratif. Les Etats-Unis ne sont pas un Etat-nation, mais un Etat fédéré qui reconnaît la diversité. J’entends souvent des gens dire « l’unité culturelle de l’Afrique noire ». Nous devons faire attention en manipulant ce concept. A mon avis, l’Afrique est diverse. Même au Sénégal, il n’y a pas une unité culturelle. Par exemple, en Casamance, les Diolas ne connaissent pas les castes encore moins les hiérarchies, alors que, dans certaines régions du Sénégal, il y avait les royaumes qui consacrent les hiérarchies. Tout cela pour dire qu’il y a des questions sur lesquelles les intellectuels doivent discuter.
La Feanf, objet de votre récent ouvrage, n’avait pas, elle aussi, pris en compte cette question de diversité du continent. Votre avis ?
« Avec la Feanf aussi, nous avions des problèmes. C’est une Fédération d’étudiants d’Afrique noire en France. Et nous ne regroupions que les pays évidemment francophones. Les pays lusophones étaient laissés en rade et tous les pays anglophones n’étaient pas concernés. Quand on parle de l’Afrique occidentale, on oublie souvent qu’il y a six Etats qui ne sont pas francophones : Gambie, Libéria, Sierra Léone, Nigéria, Ghana et Guinée-Bissau. Donc, ce sont des phénomènes qui introduisent une diversité qu’il faudra gérer.
Est-ce cela qui bloque la marche des organisations sous régionales ?
« D’abord, il faut dire que ce sont des organisations qui sont faites par les gouvernements et non par les populations. Celles-ci ne connaissent que la famille. Elles ne connaissent ni la nation encore moins le continent. Ces questions ne sont discutées qu’au niveau des intellectuels, mais pas au niveau des populations. Si vous voulez traduire le mot « panafricanisme » dans nos langues locales, vous aurez certainement des difficultés, parce que cela ne correspond pas à la réalité que vivent les populations ».
Est-ce à dire que l’Afrique ne connaîtra pas cette union africaine tant prônée par Nkrumah et les autres leaders du continent ?
« Dites-moi le bilan de l’Oua. Zéro ! Est-ce qu’elle a créé l’unité africaine ? Non. Elle s’appelle l’Organisation de l’unité africaine et, au même moment, elle consacre les frontières coloniales. L’Oua était plus un syndicat de chefs d’Etat qu’un organisme des populations. La plupart du temps, on y envoyait des « naufragés » politiques ou des gens qu’on voulait « caser ».
Et qu’en est-il de l’Ua (Union africaine) qui remplace l’Oua ?
« Fondamentalement, l’Ua fonctionne comme l’Oua. Je constate que rien n’a changé. Ce sont les mêmes pays. Ce n’est pas en changeant les mots que la réalité va changer. On a même augmenté le budget de l’Ua, alors que beaucoup d’Etats, faute de devises, n’arrivaient pas à s’acquitter de leurs cotisations dans l’ancienne Oua. Comment voulez-vous qu’un organisme qui n’a pas un financement autonome puisse se développer ? Cela devient une bureaucratie. Croyez-vous que les nations soient disposées à laisser un gouvernement continental faire son travail ? Nous devons voir les choses en face et arrêter de rêver. Même Nkrumah, dans son livre, a écrit pour dire que « l’Afrique doit s’unir ». Or, le normatif ne peut pas s’imposer aux pays. S’il ne s’agissait que de « doit », nous aurions dû nous développer depuis longtemps. Depuis 50 ans, nous parlons de : « il faut développer, il faut ceci, il faut cela ».
Donc, selon vous, l’Union africaine demeure un rêve…
« Pour le moment, oui. En tout cas, je le pense. C’est un rêve, un vœu, mais ce n’est pas une réalité. La preuve, les puissances étrangères interfèrent sur le problème de l’unité africaine. Dans l’Uemoa, elles interfèrent avec le Franc Cfa qui est arrimé à l’Euro. Et elles ne veulent pas que cela saute. On parle de la création d’une monnaie unique africaine, mais les gens de l’Uemoa y sont absolument hostiles. Y compris, bien sûr, la puissance qui est derrière. Les pays anglophones n’ont pas ce type de relations avec leurs anciennes métropoles. Ils ont coupé et ont leur monnaie nationale. En Afrique du Nord, ils ont leur propre monnaie. Nous, nous sommes restés encore un correspondant du Trésor avec le FCfa. Ce que nous n’avons jamais cessé d’être depuis la colonisation ».
Mais, on ne peut pas nier la réalité de l’Union africaine quand on voit, par exemple, sur le plan international, le sommet du G8 inviter un président en exercice de l’Ua ou le président de la Commission…
« Mais ces gens, quels pouvoirs ils ont ? Rien du tout ! Ils n’ont pas de pouvoirs, parce qu’ils ne peuvent engager les 53 pays africains. »
Néanmoins, ils envoient, par exemple, des troupes dans les pays africains pour résoudre des conflits au nom de l’Union africaine…
« Mais, regardez les échecs qu’ils ont connus. Souvent, ce n’est pas l’Ua qui règle ces problèmes. Ce sont les autres ! L’Union européenne ou d’autres, mais pas eux. Quels moyens de pressions ils ont ? Absolument pas. L’Union européenne a des moyens financiers terribles. Elle peut menacer, sanctionner des gens. Regardez, par exemple, le cas du Niger. Regardez l’impuissance de l’Union africaine à régler ce problème constitutionnel. Donc, je pense qu’il ne faut pas surestimer ces organisations. Je pense qu’elles sont beaucoup plus faites pour les Gouvernements que pour les populations. »
Si des Africains de votre génération affichent un tel « afro-pessimisme », qu’en sera-t-il pour la jeune génération ?
« Moi, je n’aime pas trop le terme « afro-pessimiste ». Il s’agit de voir la réalité telle quelle est. On ne peut pas inventer une belle réalité. Aujourd’hui, quel est le problème des jeunes ? Les jeunes sont sûrs et certains qu’après leurs études, ils n’auront pas de travail. Chaque année, se déversent de futurs chômeurs et c’est cumulatif. C’est d’autant plus dramatique quand vous avez, par exemple, 800 ou 500 étudiants en première année de Médecine. Ces étudiants-là, s’ils deviennent médecins, où iront-ils s’établir ? Voilà les grands drames de l’Afrique. N’oubliez pas qu’au Sénégal, à l’indépendance, nous n’étions que trois millions, maintenant nous sommes douze millions. La population s’accroît de plus en plus, et on ne peut lui donner du travail. C’est le grand problème de la jeunesse. Ce n’est pas pour rien qu’il devient un problème métaphysique. Le chômage inquiète tout jeune qui est dans l’enseignement supérieur : « Qu’est-ce que je vais devenir après mes études ? » C’est la raison pour laquelle beaucoup d’étudiants se lancent dans des mouvements intégristes, religieux… »
Parlons du chômage. Vous qui avez étudié et séjourné en France avant de revenir travailler au Sénégal. Quel regard jetez-vous sur ce mouvement massif de jeunes africains qui bravent l’océan pour aller chercher de petits boulots en Europe ?
« Moi, je pense que le vrai problème n’est pas posé. C’est un problème de système économique. Est-ce que le capitalisme peut procurer du travail au gens ? Quand je suis capitaliste, je cherche à faire du profit et non donner du travail aux gens. J’ai intérêt à diminuer le nombre de travailleurs que j’ai dans mon entreprise, en mettant des machines à leur place. Regardez les taux de chômage atteints maintenant dans les pays capitalistes. 3%, c’était normal, maintenant, cela atteint 9%. C’est grave. Le chômage n’existe pas seulement ici, il existe aussi dans les pays développés, y compris les Etats-Unis. Donc, il y a un problème de système qui est posé. Tant qu’il y avait encore les pays de l’Est qui étaient là, le capitalisme pouvait faire des concessions aux populations. Mais, aujourd’hui, ils s’en moquent. Ils disent que les pays de l’Est sont effondrés, les partis communistes sont réduits à zéro. On se demande si le capitalisme dans lequel nous sommes pourra assurer le développement des pays. Je ne le crois pas. C’est ça qui est la réalité. Ce n’est pas mon afro-pessimisme qui le fait. Regardez le nombre de chômeurs qu’il y a ».
Exergues • « Chacun veut être chef chez lui. Personne ne veut d’un seul chef. Donc, le problème de l’unité africaine n’est pas bien posé par les dirigeants. Ils sont verbalement pour l’unité, mais, en réalité, ils sont contre. » • « En Afrique, chacun regarde la composition des gouvernements en fonction de ses propres identités. Tel est de telle confrérie, de telle religion, de telle ethnie, de telle région, etc. Cela est un émiettement terrible. » • « Fondamentalement, l’Ua fonctionne comme l’Oua. Je constate que rien n’a changé. Ce sont les mêmes pays. Ce n’est pas en changeant les mots que la réalité va changer. » • « Moi, je n’aime pas trop le terme « afro-pessimiste ». Il s’agit de voir la réalité telle quelle est. On ne peut pas inventer une belle réalité. »
lesoleil.sn
ENTRETIEN REALISE PAR Omar DIOUF & Abdoulaye DIALLO
06 janvier 2012
Le nouvel africanisme ou de la capacité des Africains à se réinventer eux-mêmes
Amady Aly Dieng
2010-04-17, Numéro 142
« Africanisme : La crise d'une illusion », ouvrage de Ch. Didier Gondolo, professeur associé d’histoire de l’Afrique à Indiana University – Purdue University à Indianapolis (Usa), interroge donc le sens du savoir sur l’Afrique généré par l’africanisme en France et les imbrications entre ce savoir et le pouvoir désormais contesté du modèle (post) colonial français aussi bien en Afrique que dans les banlieues françaises où vivent en grand nombre les descendants des sujets français d’Outre-mer.
Taraudé par un passé colonial qui passe mal en France, l’africanisme se targue « ad libitum » d’observer le continent africain du point de vue de Sirius. Son but essentiel, cependant, semble avoir été d’anthropologiser les Africains tout en contribuant à dilater les dimensions de l’Hexagone. L’africanisme est une discipline ectopique qui n’aurait pas dû se borner qu’à un « regard d’appoint » s’il veut survivre et servir. Il doit renoncer à toiser les sociétés africaines du haut de son piédestal ethnologisant s’il veut quitter son désert de savants dans lequel l’a confiné son héritage colonial et entrer de plain-pied dans le train de la mondialisation des savoirs. Il doit enfin passer du monologue stérile au dialogue scientifique, ouvrir ses portes aux chercheurs africains, combler cette distance absurde entre lui et son objet d’étude, l’Afrique.
Le nouvel africanisme doit laisser les Africains se réinventer eux-mêmes en générant leurs propres savoirs. L’africanisme a eu, au contraire, l’ambition d’expliquer l’Afrique aux Africains eux-mêmes. Ecrite à l’aune d’une France qui n’a jamais cessé de considérer l’Afrique comme tout ensemble le miroir de sa grandeur et le « cul-de-sac du monde », la « science » africaniste n’a su remettre en question les linéaments de la politique foccartienne de la France en Afrique.
Les jours de l’africanisme sont désormais comptés. Anomalies, anachronisme, malaise, crise, faillite, échec, les mots ne manquent pas pour qualifier sa situation actuelle. Mais il faut oser trancher dans le vif et sa perte, pour paraphraser Césaire, est inscrite dans le temps comme une conséquence inéluctable de ce vide intellectuel qu’il a créé autour de lui. Le travers fondamental de cette discipline, s’il faut croire l’un de ses ténors, est son « parochialism » (Coquery-Vidrovitch, ‘French Historiography on Africa’, Africa Spectrum, n° 41 janvier), qui correspond au français « provincialisme » lorsqu’il est employé de manière péjorative.
L’idée que la production du savoir sur l’Afrique est au cœur des enjeux qui continuent à déterminer la place de l’Afrique dans le monde gagnerait à être revalorisée aujourd’hui par les intellectuels africains comme au temps où les Fanon, Césaire, Diop, Towa, Eboussi Boulaga s’acharnent à démontrer l’articulation entre le logos et la praxis. Toutes ces voix pourraient se reconnaître dans cette affirmation de Marcien Towa lorsqu’il écrit : «Un peuple qui lutte pour sa libération entreprend de reconquérir son humanité perdue, c’est-à-dire le pouvoir de s’exprimer et de concevoir, de décider et de réaliser ce qu’il a décidé».
Voici bientôt un demi-siècle que Diop et Césaire ont publié, l’un, « Nations nègres et culture » et, l’autre, « Discours sur le colonialisme ». Deux œuvres monumentales, d’une clairvoyance exceptionnelle, qui ont comme point commun de démasquer le viol culturel dont l’Afrique a été victime entre les mains des penseurs coloniaux.
Dans ce livre, les paradoxes et les contradictions de l’africanisme sont mis à nu. Le problème des langues africaines est abordé. L’africanisme sans l’Afrique et les errements de l’ethnophilosophie sont minutieusement examinés.
Le chapitre 3 a pour objet d’entrer en dialogue avec Frantz Fanon, en s’attachant à interpréter sa lumineuse formule selon laquelle l’Europe serait en grande partie une création du Tiers-monde. Ce chapitre en donne une interprétation politique, en montrant comment l’idée coloniale en France a évolué au cours d’une période qui commence avec la défaite des armées napoléoniennes face aux patriotes haïtiens et s’achève avec la mise en place de la structure rhizomique que constitue la ‘Françafrique’.
Le chapitre suivant est quant à lui consacré au versant cognitif de la proposition de Fanon. Il n’y s’agit plus directement des bénéfices politiques et monétaires accumulés par la France depuis qu’elle toise l’Afrique du haut de sa modernité. L’expression « le noir ne réfléchit pas » devenait aisément « le Noir ne réfléchit pas », comme dans cette phrase du Comte Gobineau tirée de son ode à la race aryenne, « l’Essai sur l’inégalité des races humaines » : « Le nègre, dont l’esprit est obtus, incapable de s’élever au dessus du plus humble niveau, du moment qu’il faut réfléchir. »
Le noir est une invention lucrative. Avec Voltaire, le Noir n’est plus le « bon sauvage » dont l’étiologie naturaliste s’était évertué à expliquer l’abondance de mélanine par l’environnement tropical. Le naturaliste Buffon soutient que si les descendants des Noirs étaient transplantés en Europe, non seulement deviendraient-ils civilisés mais encore blancs. C’est sur le Noir et son image que, pour la première fois dans l’histoire, s’est cristallisé le discours raciste. Ainsi, on assiste à l’invention du racisme.
Pour continuer le débat sur la crise de l’africanisme en France, il est utile de sortir un moment du cadre français pour observer ce qui se passe dans d’autres pays et notamment aux Etats-Unis par rapport auxquels la France aime tant se jauger. Bon nombre de travers et de préjugés de l’africanisme français ne sont pas absents dans les études africanistes américaines. Cependant, le domaine africaniste en Amérique, à l’image de la société américaine elle-même, a su évoluer plus rapidement qu’en France où la destitution de l’Africain dans le discours africaniste correspond à la marginalisation du Noir dans la société française elle-même où il demeure virtuellement invisible dans les médias, reste sans influence dans les sphères décisionnelles et, de surcroît, possède un poids économique si négligeable en tant que consommateur que tout le marketing en France se conçoit en dehors de lui.
En bref, il n’existe pas en France une élite intellectuelle africaine qui compte tant soit peu aux yeux des Français blancs, ni une classe moyenne qui détienne un quelconque pouvoir d’achat ni davantage un Black Caucus ou lobby noir avec lequel le pouvoir soit obligé de composer comme cela est le cas en Amérique. Les images médiatisées du Noir qui y dominent toujours nous le montrent en tant que travailleur immigré, sportif et artiste du show business, toutes images conventionnelles, donc réconfortanteS, qui contribuent à garantir le statu quo racial en France.
De ce faIt, on assiste à une curieuse situation (surtout après le triomphe lors de la France la Coupe du monde de football de 1998) qui fait qu’en France on célèbre le multiculturalisme et l’intégration aussi longtemps qu’ils se limitent à un terrain de football.
Les études africaines synonymes « ghettoïsation »?
Les études africaines ont commencé aux Etats-Unis dans les universités et les collèges noirs du Sud, fondés pour la plupart après la guerre de sécession. Les premiers cours d’histoire africaine comme les premières revues spécialisées (Journal of Negro History, Phylon, Negro History Bulletin) furent créés par des historiens African-Americans. Le climat du Civil Rights Movement se prêtait aux revendications des chercheurs afro-américains, mais certaines révélations sur la collaboration des africanistes américains avec le Departement of Defense et la Cia et le parti pris de l’ASA (African Studies Association) contre les mouvements indépendantistes africains aux prises avec les derniers bastions du colonialisme justifiaient l’intransigeance des Afro-américains.
Face à ce refus en bloc des africanistes, les chercheurs afro-américains se retirèrent de l'ASA pour former l’AHSA (African Héritage Studies Association). Les différents centres africanistes, logés dans les HBCUs (Historically Black College and University) coupèrent leur attache avec les services secrets et le gouvernement américain et ouvrirent leurs portes aux spécialistes africains de toutes origines géographiques. Cette évolution a créé, cependant, des mécontents au sein de la communauté africaniste, dont le plus sectaire est aussi le plus réputé. Philipp Curtin a sonné la charge, en 1995, en accusant les études africaines de ‘ghettoïsation’ parce que, à l’en croire, elles donneraient la préférence aux candidats noirs (surtout d’Afrique) aux dépens d’africanistes souvent plus qualifiés.
L’université française « aide » les Africains à réussir
En publiant deux ouvrages fondamentaux, « Zoos humains » (2002) et La « Fracture coloniale » (2006), le premier réunissant une douzaine de chercheurs non français (dont une moitié d’Américains, mais étonnamment aucun Africain), Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et leurs collègues de l’ACHAC (Association pour la Connaissance de l’Histoire Contemporaine) ont coupé le cordon ombilical avec une tradition africaniste en France qui s’est évertuée à reconduire le statu quo à travers une vision hexagonaliste de l'histoire coloniale de la France en Afrique. Le projet iconoclaste de l’ACHAC a pourtant mis à jour un regard croisé avec les chercheurs d’outre-Atlantique plutôt qu’avec les chercheurs du Sud, et même si les thématiques restent axés autour de l’Hexagone.
Le « regard croisé » entre africanistes français et spécialistes africains peut ouvrir le champ d’une nouvelle heuristique à certaines conditions. Les africanistes attribuent le niveau inférieur de certains docteurs africains formés en France à la détérioration du système éducatif dans leur pays d’origine. Tel est le cas de Michel Cahen qui répond à l’article de Ch. Didier Gondola publié dans Politique africaine. Pour soutenir sa thèse, Michel Cahen dénonce la dégradation de l’institution scolaire africaine, les diplômes qui seraient achetés par certains étudiants, etc. Le niveau de leur bac serait l’équivalent du BEPC français et leur licence équivaudrait au bac français. Selon Cahen, les étudiants africains scolarisés en France auraient donc un niveau inférieur aux étudiants français ; leur réussite résulterait de la « compréhension », de « l’aide », ou d’une sorte d’affirmative action pratiquée à leur égard. Il soutient que la préoccupation majeure de l’université française est de voir les étudiants africains rentrer en Afrique, quitte à leur accorder des diplômes.
Didier Gondola n’est pas loin de traiter M. Cahen de raciste. A notre avis, il faut discuter avec des arguments ; car le niveau de l’enseignement a beaucoup baissé. C’est un fait incontestable. Il reproche à Cahen de ne dire aucun mot sur les étudiants qui ont accompli toute leur scolarité en France et qui sont inscrits à l’université après obtention du bac français. Ce débat mérite d’être mené avec beaucoup de sérénité pour connaître les causes de la baisse du niveau de l’enseignement primaire et secondaire en Afrique qui a pour conséquence la baisse du niveau de l’enseignement supérieur. Actuellement beaucoup d’étudiants africains poursuivant leurs études dans les universités africaines ne maîtrisent pas la langue d’enseignement.
Didier Gondola veut en finir avec l’africanisme et rendre l’histoire à ses acteurs. Il soutient que l’histoire, trésor de la nation et fabrique de la société à venir, doctrine formulée à foison par les annalistes, n’a pas perdu son charme en dépit de la mondialisation. Mais il n'étudie pas systématiquement la question nationale en Afrique noire.
Note
1 - Africanisme : La crise d'une illusion par CH.Didier Gondolo l’Harmattan 2007 248 pages
* Amady Aly Dieng, docteur ès sciences économiques et ancien fonctionnaire international à la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest, est actuellement enseignant à l'Université Cheikh Anta Diop. Il a été aussi président de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France en 1961 et 1962.
* Veuillez envoyer vos commentaires à editor@pambazuka.org ou commentez en ligne sur www.pambazuka.org
There is 1 comment on this article.
Il est dommage que Amady Aly Dien me cite à travers le livre de C.D. Gondola sans avoir été vérifier mon texte lui-même! L'article que Gondola critique est le suivant: « Africains et africanistes. À propos de l’article de Ch. Didier Gondola », in Politique Africaine, n° 68, décembre 1997, pp. 149-155 (en ligne sur <http://www.politique-africaine.com/numeros/pdf/068149.pdf>).
Mon article répondait à un article antérieur de Gondola: "La crise de la formation en histoire africaine en France, vue par les étudiants africains", in Politique Africaine, 65, mars 1997, pp. 132-140 (en ligne sur <http://www.politique-africaine.com/numeros/pdf/065132.pdf>).
Dans mon article, j'écrivais que les Africains sont si peu nombreux parmi les africanistes présents en France que cela produit immanquablement un problème identitaire et un malaise envers la discipline. Mais, contrairement au point de vue de Gondola, j'écrivais que cela n'était pas lié avant tout au comportement individuel des africanistes français, mais bien plus à la structure et à la crise de la recherche publique en France et, plus généralement, à la crise de l’impérialisme français et de ses États dépendants.
Dans un passage de l'article, je parlais du niveau moyen des étudiants africains. A ce propos, C.D. Gondola me fait écrire que les docteurs africains formés en France seraient d'un niveau moyen inférieur à celui des Français! Or voici exactement ce que j'écrivais dans cet article de 1997, auquel Gondola répond en 2007: "... le niveau des étudiants africains arrivant en France est trop souvent inférieur à celui des Français. Le nier serait tout simplement nier l’impérialisme et le néocolonialisme (en tout cas en nier les effets)". Je parlais des étudiants africains ARRIVANT en France! A un autre moment, je disais que certaines thèses d'étudiants africains étaient mauvaises: bien sûr, il y en a de mauvaises, comme pour tous les étudiants! Mais je critiquais le comportement de certains collègues qui, parce qu'il s'agissait d'Africains qui allaient rentrer dans leur pays et ne seraient pas candidats à un poste en France, considéraient qu'on pouvait leur donner le doctorat avec un niveau d'exigence moindre. Je n'ai jamais écrit, par conséquent, que LES thèses des doctorants africains étaient moins bonnes que celles des Français! L'article est en ligne et j'invite tout le monde à le lire.
Dans un autre passage de son livre encore, Gondola me traite carrément de raciste. Cela lui est facile, puisque, à plusieurs reprises, il a totalement déformé mes propos dans son ouvrage, jusqu'à me diffamer. J'ai trouvé son procédé vraiment triste, car d'une part j'étais, moi, d'accord avec une bonne partie de son article initial et d'autre part il fallait (et il faut toujours) une vraie discussion pour comprendre la crise des études africaines en France. Et je trouve également dommage qu'un article dans Pambazuka News ne vérifie pas ses sources et prolonge la diffamation de Gondola à mon égard. Michel Cahen, 18 nov. 2012
L’aide européenne au Sud : des valeurs mais pas de vertus
Amady Aly Dieng
2010-05-17, Numéro 146

cc J CLes pays du Sud ne peuvent pas se développer en appliquant les politiques libérales préconisées par les institutions financières internationales. En 2008, «Alternatives Sud» avait publié une édition (1) consacrée à ce sujet, montrant par exemple que le «socle des valeurs» sur lequel s’appuie l’aide consentie par les bailleurs de fonds n’est ni vertueux ni désintéressé, ainsi que le rappelle Amady Aly Dieng.
L’union européenne est le premier fournisseur d’aide aux pays du Sud. A ce titre, elle entend jouer un rôle majeur sur la scène internationale. Adopté en 2005, le «consensus européen», qui oriente les actions de coopération au développement de l’Union et de ses Etats membres, réaffirme le primat accordé à la lutte contre la pauvreté et à la réalisation des Objectifs de Développement du Millénaire. S’appuyant sur le socle des valeurs (droits de l’homme, démocratie, paix, bonne gouvernance…), de principes communs (appropriation par le pays tiers, participation de la société civile, dialogues…) et de méthodes (approche globale et intégrée, cohérence et complémentarité entre l’aide et les autres politiques communautaires), il constitue un modèle propre de développement pour le Sud.
Qu’en est-il de la portée des promesses et engagements sur le terrain ? Comment l’Union gère-t-elle les paradoxes et les effets pervers inhérents à toute relation d’aide ? La volonté affichée de promouvoir l’«appropriation» se traduit-elle par un assouplissement de conditions imposées aux pays récipiendaires ? Vue du Sud, l’Europe est-elle réellement l’auteur «vertueux» et «désintéressé» qu’elle prétend être dans le domaine de l’aide extérieure ?
A l’heure où la commission tente de négocier un nouveau «partenariat économique» avec les pays ACP et vient de définir les priorités et les domaines d’intervention de sa politique d’aide pour les années à venir, un bilan critique de ses orientations et de son action s’impose plus que jamais.
Confrontés à la lourdeur des procédures d’attribution et de suivi et à des exigences technocratiques croissantes, les pays récepteurs ne disposent que rarement des capacités institutionnelles pour gérer et suivre de tels flux, surtout après la cure d’amaigrissement subie durant la phase d’ajustement structurel.
Quant aux priorités des donateurs, elles ne sont pas toujours, voire sont rarement, en phase avec celles des pays bénéficiaires. Décalage entre plusieurs horizons d’attente donc, mais qui, conjugué à la forte dépendance vis-à-vis de l’aide extérieure toujours assortie de lourdes conditionnalités, se traduit par une perte d’autonomie pour les Etats récepteurs corsetés dans leur capacité souveraine à définir des politiques publiques propres et à les maîtriser. Enfin, loin d’être toujours acheminée vers les populations censées en être les premières bénéficiaires et peu transparentes, l’aide extérieure est accusée d’alimenter les phénomènes de corruption, de créer des situations de rente, de consolider des positions acquises et pérenniser les acteurs du champ de la coopération.
Le bilan douloureux imposé aux acteurs de la coopération a été le catalyseur d’une prise de conscience accrue de la nécessité de changer le cap et de réformer en profondeur le système de l’aide. Des obligations incombent aussi aux bénéficiaires de l’aide. Ils sont invités, entre autres, à définir leurs priorités et à élaborer leurs propres stratégies nationales de lutte contre la pauvreté. Enfin, donateurs et partenaires doivent conjointement mettre sur pied des dispositifs et mécanismes (contrôle parlementaire, droit de regard de la société civile, outil de communication, etc.). Un vaste programme en somme destiné à jeter les bases pour la décennie à venir d’un paradigme de la coopération au développement.
L’Union européenne (Ue) a été l’une des principales chevilles ouvrières de cette nouvelle architecture internationale de l’aide. Son triple statut d’entité politique supranationale de premier partenaire commercial des pays en développement et de premier pourvoyeur d’aide la prédisposait à tenir ce rôle. Ainsi, ine vaste réforme de la coopération européenne est finalement lancée en 2000. La réforme institutionnelle va aboutir à la création d’une entité unique, l’Office de la Coopération Europ Aid, chargée l’exécution des instructions de l’aide dans le monde entier, des relations avec les autres donateursou encore de la simplification et de l’harmonisation des procédures.
Bien plus qu’une augmentation de l’aide et qu’une amélioration de son efficacité, c’est à un rééquilibrage du système des relations internationales qu’aspirent les acteurs sociaux du Sud, pour lesquels l’annulation de la dette, la fin des subventions agricoles, l’arrêt des politiques de libéralisation et le rapatriement des fonds illégalement déposés à l’étranger contribueraient certainement bien plus à briser le cercle vicieux de sous-développement et de la dépendance (cf Dembélé Moussa - 2006)
Bien que les nouvelles orientations consacrent le principe de l’appropriation, les acteurs sociaux du Sud ne reçoivent pas l’attention qu’ils méritent. Il est admis que la plupart des initiatives visant à réformer le système international de l’aide émanent des bailleurs de fonds eux-mêmes, qui en assurent le leadership intellectuel.
Les Ong s’impliquent de plus en plus dans le débat de l’architecture de l’aide et les propositions de réforme. Globalement, cependant, la contribution des pays bénéficiaires au débat sur la réforme du système demeure limitée.
Plusieurs facteurs limitent l’implication du Sud. Du point de vue Sud, l’attention portée aux problèmes techniques par le Nord tend à dépolitiser la lutte contre la pauvreté et ne prend pas en considération les problèmes plus politiques de l’inégalité et des droits des citoyens. C’est tout particulièrement le cas en Amérique latine où la question des inégalités se fait de plus en plus pressante. Plusieurs rapports d’institutions internationales confirment que les politiques de libéralisations commerciales ont ébranlé des pans entiers des économies du Sud. Avant de songer à aider financièrement les pays en développement, l’Union européenne devrait veiller à ne pas appuyer la mise en place des accords commerciaux qu’elle sait défavorables aux pays les plus pauvres.
Les Ong relèvent plusieurs contradictions dans la politique de développement de l’Ue. Plus précisément, ses politiques commerciales, agricoles et d’aide ne sont plus compatibles avec les objectifs en matière de développement qui visent l’éradication de la pauvreté. Au mieux, l’Union efface d’une main ce qu’elle fait de l’autre. Au pire, elle utilise l’aide au développement pour mieux imposer des politiques commerciales et agricoles préjudiciables au reste du monde. (cf Aileen Kwa)
La Déclaration de Paris met l’impératif de l’«appropriation» au centre des stratégies de développement. Pour autant, elle ne questionne pas la place de la conditionnalité dans les programmes d’aide, malgré le constat que celle-ci biaise les choix de développement et brouille la relation entre gouvernements aidés et électeurs. Le «fétichisme de la conditionnalité» est le principal obstacle à une réforme en profondeur de l’aide.
L’appropriation est le premier des cinq thèmes de la déclaration de Paris. Elle figure en première position, car l’expérience montre que l’aide n’est jamais aussi efficace que quand elle appuie les efforts de développement propres au pays, les politiques qui bénéficient de l’adhésion réelle des dirigeants, des administrations et des citoyens. Elle l’est beaucoup moins lorsque les politiques sont dictées par les donateurs (cf. Antonio Tujan Jr et Wim De Ceukelaire). La conception dominante du principe de «responsabilité» invite cependant les gouvernements bénéficiaires de l’aide publique au développement à rendre compte d’abord aux bailleurs de fonds. La société civile doit exiger une application «mutuelle» du concept de responsabilité (cf. Charles Mutasa).
Une refonte des stratégies de coopération s’impose, pour plus de cohérence sociale avec les objectifs communs de cohésion sociale et de lutte contre la pauvreté et des inégalités. Plus que les quantités et les modalités de l’aide, c’est le système économique et commercial dominant qui demeure le principal obstacle au développement. (cf. Mariano Valderrama Leon)
Principal donateur d’aide au développement en Amérique centrale et au Guatemala, l’Ue, de par son approche plus sociale que géopolitique durant les années de conflits et de pacification, ne peut être confondue avec les Etats-Unis. Pour autant, la promotion d’une économie libérale et du cadre institutionnel correspondant domine aujourd’hui l’agenda, en dépit de la croissance des inégalités et de la fragilisation des démocraties (cf. Henry Morales).
Notes
1 - Alternatives Sud – Volume 15 – 2008/ 2 - Edition Syllepse
* Amady Aly Dieng, docteur ès sciences économiques et ancien fonctionnaire international à la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest, est actuellement enseignant à l'Université Cheikh Anta Diop. Il a été parmi les dirigeants de l'Association des étudiants de Dakar (AGSD) créée en 1950 et devenue en 1956 l'Union générale des étudiants d'Afrique occidentale (UGEAO). Il a été aussi président de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France pendant deux ans en 1961 et 1962.
* Veuillez envoyer vos commentaires à editor@pambazuka.org ou commentez en ligne sur www.pambazuka.org
There is 1 comment on this article.
Toutes mes félicitation à M. Dieng.
Je pense que le problème est très facile à comprendre si l'on considère le système de l'aide au développement comme une entreprise d'abord française et maintenant européenne qui doit nécessairement fructifier tant bien que mal. Pour cela, le chemin royal demeure la "création inconditionnelle de nécessiteux" avec la complicité d'une classe de dirigeants triés sur le volet et installés dans les institutions administratives et politiques par les donateurs, à l'ombre quelque part. Ceux-ci tirent les ficeles du sous développement en prenant soin de l'intituler savamment (lutte contre la pauvreté)...
Pour connaître les chapitres essentiels de l’histoire de l’Afrique
Amady Aly Dieng
2011-05-02, Numéro 187

cc SenewebL’Afrique subsaharienne est le berceau de l’humanité et son histoire, la plus vieille du monde. Ce livre, «Petite histoire de l’Afrique au sud du Sahara de la préhistoire à nos jours», de Catherine Coquey-Vidrovitch, destiné à un public curieux mais non spécialiste, se nourrit d’un demi-siècle de travaux fondamentaux portant sur la question. Non seulement il fait le point sur une histoire au moins aussi variée et passionnante que celle des autres continents, mais il s’attache à déconstruire un à un les grands clichés qui continuent de nourrir les imaginaires occidentaux ; ceux qui font de l’Afrique un continent subalterne, à part, irrémédiablement à la traîne.
L’Afrique, depuis toujours, influe sur le reste du monde. Elle fournit main-d’œuvre, or et matières premières, qui ont joué un rôle essentiel, aujourd’hui méconnu, dans la mondialisation économique. Elle a développé, au fil des siècles, un savoir parfaitement adapté à ses conditions environnementales, savoir qui fut taillé en pièces par l’extrême brutalité de la colonisation, pourtant si brève au regard de l’histoire longue. Mais si on lui a beaucoup pris, l’Afrique a aussi donné, avec une formidable vitalité.
Catherine Coquery-Vidrovitch, professeur émérite à l’Université Paris-VII, ne cherche pas ici à raconter l’histoire africaine dans le détail, mais elle dégage les étapes cruciales et met en avant, pour chacune d’elles, les idées essentielles et originales. L’objectif de ce livre (1) est aussi, et surtout, d’aider à comprendre le présent afin d’en dégager les perspectives d’action pour l’avenir.
Pourquoi dire l’«Afrique au sud du Sahara» ? D’abord parce que la dénomination «Afrique noire» est un héritage colonial qui implique de définir tous les habitants du subcontinent par leur aspect physique, leur couleur de peau, qui est loin d’être aussi uniforme que cet adjectif le laisse entendre. Cette simple remarque permet de relativiser le regard «eurocentré» lié à la couleur à propos du continent africain. Car être «noir» ou «beur» («arabe-» en verlan, c’est-à-dire d’ascendance maghrébine) ne se remarque que si la majorité des autres ne le sont pas.
Le terme «noir» choque quand il est utilisé par une majorité (blanche) envers une minorité discriminée. Or, pour un Français qui va en Afrique au sud du Sahara, tous les Africains se ressemblent à première vue car la couleur saute aux yeux et efface le reste. Pour un Africain qui arrive en France, c’est exactement la même chose en sens inverse. La «condition noire», selon le titre de l’ouvrage de Pap Ndiaye (2008), pose question aux Français de couleur dans l’Hexagone et plus encore dans les Dom (Départements d’outre-mer), mais assurément pas en Afrique. Les Africains d’Afrique sont bien plus détendus que les African-Americans sur la «négritude», dont ils tirent au contraire une certaine fierté.
Il faut aussi éviter en histoire l’expression d’«Afrique précoloniale». Elle préjuge et projette dans le passé un état et des processus qui sont advenus tard dans l’histoire du continent, et dont les Africains d’autrefois n’avaient pas la moindre idée. La quasi-totalité des régions africaines n’ont pas été, jusque très récemment, colonisées par les puissances extérieures au continent (hormis l‘Egypte, conquise par les Grecs et colonisée par les Romains, et la côte orientale de l’Afrique, colonisée au XIXe siècle par le sultanat d’Oman puis de Zanzibar). Certaines d’entre elles, en revanche, furent colonisées par d’autres peuples africains (c’est également ce qui s’est passé sur les autres continents). Mais, dans leur immense majorité, ces régions sont restées indépendantes vis-à-vis des Européens jusqu’à la fin de la période de la traite atlantique (il y a cependant des exceptions, comme le port de Luanda occupé continûment par les Portugais depuis le XVIe siècle). Enfin, l’indépendance (en 1956 au Soudan, 1957 au Ghana, mai seulement en 1963 au Kenya ou en 1990 en Namibie) ne fut pas une nouveauté pour un petit nombre de vieux Africains nés avant la colonisation (étant entendu que le processus ainsi qualifié n’a pas grand-chose à voir avec les indépendances de jadis).
«AFRICA» EST NE CHEZ LES ROMAINS
L’Afrique a la plus vieille histoire du monde et les Européens ne l’ont pas «découverte» : ce qu’ils ont découvert (plus tard que les autres), et ce dont ils ont construit l’idée, c’est leur «Afrique». En revanche, l’histoire africaine liée au monde méditerranéo-asiatique musulman et à celui de l’océan Indien (dont l’essor intervint ente le 5e et le 15e siècle) leur est demeurée tardivement inconnue. Or elle fut importante. Les Européens ne commencèrent à pénétrer le continent qu’en 1875, quand l’Ecossais Mungo Park atteignit le fleuve Niger, alors que les Arabes du Maghreb l’avaient atteint dès le 9e siècle, et que ceux d’Arabie étaient arrivés sur la côte orientale d’Afrique avant l’époque romaine.
Mais ce sont les Européens, à l’occasion des Grandes découvertes, qui ont fait de l’Afrique géographique un objet d’étude ; et la connaissance accumulée, puis peaufinée depuis la période allant du 16 au 18e siècle, fut transmise pratiquement inchangée jusqu’à il y a peu. Dans l’Antiquité, le monde méditerranéen ne connaissait pas l’Afrique comme continent : les espaces non ou mal connus au sud de l’Egypte ou du Maghreb étaient dénommés, selon les cas, Nubie, Ethiopie ou Libye. «Africa» apparut chez les Romains, mais pour ne désigner que l’arrière-pays immédiat de leur grande ennemie, la Carthage des Puniques (d’où le surnom donné à son vainqueur, Scipio Africanus).
Quant à l’Afrique, son nom sera repris par les Arabes d’Afrique du Nord sous le nom d’«Ifriqiya», mais ce n’est qu’avec la circumnavigation du continent par les Portugais, à la fin du 15e siècle – lorsque fut franchi le cap des Tempêtes alors rebaptisé de Bonne Espérance (1498) – qu’elle fut ainsi désignée. L’Afrique est née de la cartographie. A partir du 16e siècle, les écrits européens la décrivirent et la constituèrent de leur point de vue : marchands, missionnaires, explorateurs, voyageurs de toute sorte et trafiquants d’esclaves élaborèrent leur propre idée de l’Afrique. Le philosophe congolais Valentin, Mudimbe, en inventoria et en déconstruisit dans deux ouvrages : The Invention of Africa (1988) puis The Idea of Africa (1999).
Naguère, les esclaves, toujours étrangers, avaient aussi été des Blancs (le mot esclave vient d’ailleurs de «slave» ou «Slavonie»). L’originalité de la traite atlantique fut de déterminer une fois pour toutes la couleur des esclaves : à partir du 16e siècle, et surtout au 18e, un esclave atlantique ne pouvait être que noir, et tout Noir était en somme destiné par nature à devenir esclave, au point que le mot nègre devint synonyme d’esclave. Ainsi, paradoxalement, la construction négative du continent se confirma durant le siècle des Lumières. On en connaît la cause profonde : l’eurocentrisme, qui domina la genèse des sciences depuis le début des Temps modernes, au 17e siècle et plus encore au 19e siècle. Malheureusement pour l’Afrique, l’histoire et l’ethnologie prirent forme précisément à ce moment-là, au moment où la suprématie européenne s’affirmait violemment sur le reste du monde. Ce dernier en a pâti, car le point de vue de l’observateur s’est mué pour une longue période, en «vérité universelle».
L’HISTOIRE AFRICAINE D’AVANT LA COLONISATION FUT D’UNE GRANDE DIVERSITE
Le mépris envers les Noirs a une longue histoire. A la curiosité ou même à l’enthousiasme des premiers découvreurs succédèrent des récits de plus en plus critiques, en appelant à la conquête coloniale de ces peuples barbares soumis au joug de despotes sanguinaires et esclavagistes – et qui restaient donc à «civiliser». Ces idées seront reprises sous une autre forme lors de la colonisation.
Les recherches sur l’Afrique furent largement dénaturées par des siècles de préjugés véhiculés par une majorité d’historiens, d’ethnologues et d’anthropologues, de l’époque coloniale à nos jours. C’est ce qu’a entrepris de mettre en cause, de façon décapante, ce que l’on appelle aujourd’hui les études postcoloniales ; celles-ci s’efforcent d’étudier le passé en «déconstruisant» l’héritage biaisé de cette «bibliothèque coloniale», où des concepts apparemment banals véhiculent inconsciemment des clichés séculaires. Car il est indispensable de replacer dans le temps long de l’histoire les débats sociologiques et politiques d’aujourd’hui.
L’histoire africaine d’avant la colonisation fut d’une grande diversité ; elle est maintenant connue grâce à des travaux d’historiens qui se sont multipliés depuis l’indépendance. Contrairement à ce qu’on croit d’ordinaire, leurs sources sont considérables et très variées.
Connaître l’histoire de l’Afrique, au-delà de ces derniers épisodes essentiels mais relativement brefs, est nécessaire si l’on veut pouvoir répondre à la question lancinante ; pourquoi en est-on arrivé là ? L’Egypte, et donc l’Afrique, est «mère» du monde : Européens et Africains revendiquent avec une passion similaire l’héritage égyptien. Mais pourquoi les Africains furent-ils les derniers à connaître une économie d’investissement et de production ? Pourquoi tant de grands commerces transcontinentaux (sel, or, fer, ivoire, etc.) se sont-ils effondrés au lieu de générer des activités productives ? Pourquoi de belles civilisations anciennes (Nok, Ifé, Zimbabwe…) ont-elles disparu en laissant peu de traces ? Pourquoi la situation actuelle est-elle aussi tragique, et pourquoi l’avenir demeure-t-il si inquiétant ?
Les facteurs sont multiples. Ils se sont malheureusement souvent combinés tout au long de l’histoire. On peut schématiquement diviser ces facteurs en deux groupes, interne et externe, en constante interaction.
Dans le premier groupe figurent les conditions écologiques : des terres en général pauvres (sauf dans la vallée du Nil ou sur de rares terroirs volcaniques) ; des risques séculaires de longues sécheresses sur une large partie du continent ; des sols souvent trop durs (latérite tropicale) ou trop lessivés (argiles latéritiques équatoriales) ; des maladies anciennes et jamais, ou tardivement, éradiquées (paludisme, maladie du sommeil généralisée par la pénétration coloniale, onchocercose, multiples parasitoses) ; des sociétés rurales davantage organisées pour la subsistance que pour le profit, la priorité donnée à l’équilibre social (le consensus) plutôt qu’à affirmation de l’individu. Parmi les facteurs internes, il faut aussi prendre en compte une histoire démographique malheureuse, résultant en grande partie d’agressions répétées venant de l’extérieur ; d’où la stagnation globale de la population à partir du 16e siècle environ jusqu’au début du 20e siècle. Les données environnementales sont donc globalement peu favorables.
Dans le second groupe, celui des facteurs externes, les plus déterminants furent les traites des esclaves et les multiples colonisations : de celle amorcée par les Grecs en Egypte à celle dite de l’«impérialisme colonial» européen, en passant par les colonisations arabes, notamment à l’est du continent (sultanat de Zanzibar aux 18e et 19siècles, et les grands djihads (guerres saintes) de conquêtes au XIXe siècle. Le pire fut sans doute atteint avec le régime de l’apartheid en Afrique du Sud (entre 1947 et 1990).
DANS SON HYPOTHESE SUR LES ORIGINES DE L’HUMANITE YVES COPPENS A RAISON DE METTRE L’ACCENT SUR L’ENVIRONNEMENT
Toumaï ébranla l’hypothèse séduisante naguère proposée par Yves Coppens, qui fit dès le départ de l’environnement une condition déterminante de l’évolution humaine : selon lui, l’origine de l’homme remonterait à des événements géomorphologiques et climatiques traumatiques. En bref (même si évidemment tout cela a demandé des millions d’années), l’être humain à venir serait descendu des arbres de la grande forêt équatoriale en raison du bouleversement engendré en Afrique orientale par la tectonique des plaques : l’effondrement, dû à de gigantesques failles, de ce qui est aujourd’hui connu sous le nom de Rift. C’est la redoutable question des origines qui est ainsi abordée.
Selon C. Coquery-Vidrovitch, c’est pourtant apparemment hors d’Afrique qu’est née l’histoire proprement dite, non pas avec l’écriture, mais avec la domestication de l’agriculture.
Dans son hypothèse poétique sur les origines de l’humanité, Yves Coppens a raison de mettre l’accent sur l’environnement. Celui-ci joua dans l’histoire africaine un rôle majeur et, compte tenu à la fois des contraintes qu’il impose et de la faiblesse, encore aujourd’hui, des moyens d’y remédier, c’est un facteur qui demeure prégnant pour environ la moitié de la population restée rurale.
Dans l’ensemble, le continent africain est massif, peu tourné vers la mer. Il a aussi la réputation d’être un continent insalubre. Plus que dans tout autre continent, la nature fut un élément déterminant pour les civilisations africaines.
C. Coquery a consacré des développements fort intéressants et riches à de nombreux thèmes : l’évolution des structures sociales, l’Afrique au sud du Sahara dans l’histoire de la mondialisation, les grandes étapes de l’histoire africaine jusqu’au 16e siècle et l’esclavage africain. Elle n’a pas hésité à traiter d’une manière originale de problèmes comme l’indépendance africaine au 19e siècle. ; l’ère coloniale et les transformations de longue durée ainsi que la décolonisation et l’indépendance.
Ce petit ouvrage aux dimensions modestes mérite d’être lu et sérieusement discuté.
Amady Aly Dieng est économiste, enseignant à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, ancien fonctionnaire international à la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest
NOTE
(1) «Petite histoire de l’Afrique au sud du Sahara de la préhistoire à nos jours» - Catherine Coquery-Vidrovitch – La Découverte, 2011 – 222 pages
Elections au Sénégal et problèmes de démocratisation des pays africains
Amady Aly Dieng
2011-06-20, Numéro 194

cc SenewebDans ce livre (1), Alpha Amadou Sy, professeur de philosophie, se propose d’examiner les promesses de l’Alternance au Sénégal, qui se sont avérées, à l’épreuve des demandes sociales et des exigences républicaines, une illusion. Celle-ci est grosse d’une redoutable menace sur les remarquables conquêtes citoyennes de mars 2000. Cette démarche est louable et bienvenue. Car le moment est venu, à la veille des élections présidentielles de 2012, de dresser un bilan critique aussi objectif que possible de la gestion du Sénégal par le régime actuel qui se réclame du néolibéralisme.
L’auteur commence par un examen rétrospectif de la politique économique et sociale du 1er gouvernement du Sénégal dirigé par Mamadou Dia. A cette époque, le monde rural était le vivier électoral des partis politiques au pouvoir. C’est pourquoi ce gouvernement voulait émanciper les paysans de l’obscurantisme et de l’exploitation économique. Cette politique devait reposer sur de sérieuses études économiques renforcées par une mise à profit judicieuse des expériences ayant eu cours ailleurs.
Mamadou Dia, disciple de l’économiste français François Perroux, a été fortement influencé par le père Lebret, fondateur de l’Institut de Recherches et de Formation pour le développement harmonisé (Irfed). Par ailleurs, il s’est intéressé à l’expérience de la lutte contre l’exode rural initié par le gouvernement marocain, au pays de Mohamed V. Il avait conçu une politique de développement endogène et autocentré qui n’était pas envisagée à partir d’un simple coup de tête.
Roland Colin retrace ainsi son itinéraire intellectuel et politique : «Mamadou Dia, dès son élection comme sénateur du Sénégal en 1951, s’était lancé avec passion dans une véritable aventure de développement de sa propre culture intellectuelle. Il s’était mis à fréquenter assidument la riche bibliothèque du Palais du Luxembourg, répondant à la frustration ancienne de s’être vu refuser l’accès à l’enseignement supérieur. Sitôt devenu parlementaire et s’engageant dans les études d’économie, il se cherche un maître et le trouve en la personne de François Perroux qui, lui-même, noue alors avec cet étudiant insolite une amitié pour la vie. François Perroux, compagnon de Lebret dans la fondation d’’Economie et Humanisme, s’attachait à développer une vision pionnière de la science économique largement ouverte sur tous les phénomènes de société.» (Roland Colin, Sénégal notre pirogue, au soleil de la liberté, Présence africaine, Paris 2007, p. 115).
Les faiblesses de la politique du gouvernement de Mamadou Dia sont passées en revue sans complaisance. Il n’a pas réussi à créer les conditions favorables à l’implantation de nouvelles structures d’encadrement rural. Mieux, il s’est fait des ennemis sans pouvoir, en contrepartie, s’assurer l’alliance de la petite bourgeoisie radicalisée qui animait les formations politiques d’obédience marxiste. Pire, le socialiste autogestionnaire Mamadou Dia avait fait corps avec le social-démocrate Senghor, pour procéder à une répression féroce des membres du Parti africain de l’indépendance du Sénégal (Pai). II a commencé par réprimer les membres de sa propre famille politique jugés poreux aux idéaux du Pai, puis procédera à une épuration au niveau des organisations de masse. Enfin, il terminera par un licenciement de nombreux fonctionnaires, d’agents auxiliaires, de contractuels et de stagiaires, souligne Madické Wade dans son ouvrage « Notre modeste part du combat du Pai pour la dignité et la liberté de notre peuple » (édition à compte d’auteur, Saint-Louis, 2000).
Alpha Sy examine ensuite, de manière critique, la politique menée par Léopold Sédar Senghor (après la liquidation de Mamadou Dia, accusé d’avoir fomenté un coup d’Etat en 1962 et condamné) puis par Abdou Diouf (à qui Senghor à dévolu le pouvoir en décembre 1980). Il évoque les conditions économiques, sociales et politiques qui ont permis l’avènement de l’Alternance du 19 mars 2000, avec un nouveau régime sous lequel Me Abdoulaye Wade assure la stabilité de son pouvoir par la multiplication des sinécures, afin de maintenir des alliés qui menacent de rejoindre l’opposition, d’appâter des membres influents des partis politiques d’opposition ou de la société civile. Dans cette logique politique et budgétivore, s’intègrent la hausse vertigineuse du nombre des postes ministériels, l’instauration du Sénat, du Conseil économique et social, de la vice-présidence. Cette stratégie trouve son prolongement dans la politique de musèlement des forces sociales et politiques.
Pour opérer une révolution agricole au Sénégal, par exemple, le régime néolibéral propose la Grande offensive pour la nourriture et l’abondance (Goana). Ce programme ne dit rien sur l’arachide qui demeure la première culture commerciale. Outre ce silence troublant sur les difficultés de la filière arachidière, on peut reprocher à la Goana de n’avoir pas engagé une concertation entre décideurs et paysans, alors que ces derniers sont censés savoir mieux que quiconque estimer leurs besoins réels.
Le verdict du scrutin présidentiel du 22 mars 2007, remporté par Me Wade, a fait l’objet de multiples interprétations que l’auteur n’a pas manqué d’analyser. Les contradictions qui existent au sein de Bennoo Siggil Senegaal (alliance de partis de l’opposition) n’ont pas été occultées. Des résistances citoyennes sont apparues sous l’ère libérale avec une innovation organisationnelle ancrée dans une seule et unique tradition de lutte et avec l’entrée en scène des pharmaciens et des imams.
La gestion libérale de l’espace politique a débouché sur quelques tentatives avortées de dialogue politique, mais le Parti démocratique sénégalais (Pds, au pouvoir) risque ainsi de s’engager dans la voie des sentiers battus du Parti socialiste. Il existe au Sénégal des facteurs réels de mal développement : le vernis constitutionnel, la persistance du déficit républicain, la mainmise de la France sur l’espace francophone, la conception mythique du pouvoir et le redéploiement de la culture tribale dans une économie de rente.
Les chefs d’Etat africains, aujourd’hui, après une élection au forceps, commencent par renier le principe de la limitation du mandat présidentiel. Ensuite, ils se donnent les chances d’un second mandat en gommant d’un revers de main la disposition portant sur le scrutin à deux tours. Cette escalade antidémocratique atteint son summum en réalisant ce qui était politiquement impensable au niveau des « pères des indépendances », y compris les plus conservateurs, voire les réactionnaires, à savoir la dévolution monarchique du pouvoir. Cette ère de l’insolite s’est ouverte en République démocratique du Congo avec Joseph Kabila Kabande, qui succède à son père Laurent-Désiré Kabila, tombeur de Joseph Mobutu. D’abord nommé à la tête de l’Etat, suite à l’assassinat de son père en 2001, il sera, en octobre 2006, élu président de son pays.
Cette dévolution monarchique du pouvoir n’a pas manqué de faire école. Avant même la sanction par les urnes pour introniser Kabila fils, le Togo s’engouffre dans cette brèche en portant, en avril 2005, le fils du défunt président Eyadema, Faure Gnassingbé, à la magistrature suprême. Comme pour prouver que ce mode de successon est devenu non pas l’exception, mais la règle, le Gabon s’aligne sur cette logique de transmission démocratique. Ce faisant, sous l’œil bienveillant des soi-disant partenaires au développement, Ali Bongo sera victorieusement investi par le Parti démocratique gabonais (Pdg) aux élections présidentielles d’août 2009.
La nébuleuse que constitue la Françafrique joue un rôle très important dans la dévolution monarchique du pouvoir qui est à l’ordre du jour au Sénégal, faisant l’objet de fortes contestatop,s dans les milieux politiques, syndicaux et étudiants.
Le rôle joué par la presse privé dans l’émergence d’une opinion africaine a été mis en exergue dans cet ouvrage. Les journalistes ont multiplié des chroniques, des émissions itératives et des investigations assez poussées sur des événements politiques et pratiques culturelles. De plus, leur concours à l’éducation civique a été particulièrement appréciable dans un contexte où les partis politiques, les syndicats tout comme l’Etat ont royalement ignoré leur devoir de doter les populations d’une formation et d’une éducation civiques adéquates.
Aujourd’hui, les élites africaines se retrouvent à la croisée des chemins avec le vent de la démocratisation qui souffle sur le continent. Le véritable défi que doivent relever les intellectuels africains, est de cesser de faire l’impasse sur les facteurs endogènes, tout en les articulant à la dynamique qui structure la mondialité. Dans ces conditions, il revient, au premier chef, à l’élite africaine de prouver le mouvement en marchant.
La ‘vacuité intellectuelle’, selon les mots de Mwayila Tschyembe, qui s’exprime par l’absence à la fois d’esprit critique et d’inventivité, explique en partie l’échec des idées généreuses retenues à l’issue du mythique Congrès des écrivains et artiste noirs tenu à Paris en 1956. Cette vacuité explique aussi en partie la passivité avec laquelle les peuples africains ont subi les différentes stratégies de développement concoctées par les soi-disant partenaires au développement pour le continent.
Selon Mwayila Tschyembe, le panafricanisme qui s’est politiquement déployé sous trois formes, a largement échoué dans ses prétentions à faire office de lanterne idéologique militant pour l’indépendance et le bien-être des Africains. Le panafricanisme messianique, porté par les Afro-Américains qui ont nourri l’ambition de créer des Etats libres, en est la première forme. La seconde forme est celle du panafricanisme maximaliste que revendiquent des dirigeants qui rêvaient, faute de réaliser les Etats-Unis d’Afrique, de travailler à construire une unité politique et militaire suffisamment consistante pour peser sur les échanges du continent avec le reste du monde.
Ce projet dont les figures de proue sont le Ghanéen Kwamé Nkrumah et l’Egyptien Gamal Abdel Nasser, aurait fait long feu à la suite du refus des nouveaux Etats de se faire hara-kiri au profit de la nouvelle vision africaine de l’unité du continent.
La troisième forme de panafricanisme minimaliste vient compléter cette variété de versions. Il est animé par Senghor et Houphouët Boigny et leurs alliés du Groupe de Monrovia. Sa spécificité réside dans son rejet de l’idée d’un Etat continental au profit de la constitution d’un cadre suffisamment souple pour permettre à chaque entité de préserver son indépendance, tout en ayant la latitude de mettre leur destin ensemble sur certaines questions. La création de l’Organisation de l’unité africaine (Oua) est à l’actif de cette ligne souverainiste.
Ce livre bien documenté est une contribution remarquable à la connaissance des enjeux des prochaines élections en Afrique noire. Son auteur est très attaché à l’avènement d’une République de citoyens. Mais les réalités politiques, économiques, sociales, culturelles et linguistiques sont, à beaucoup d’égards, des obstacles sérieux. L’auteur reconnaît que son idée est un fantasme. Mais il estime qu’il importe d’en conserver la dimension utopique qui aura pour vertu d’irriguer la lutte des Africains pour le pain et la justice sociale.
Fidèle à la démarche de Fréderic Engels, qui a su distinguer entre le socialisme utopique et le socialisme scientifique, Alpha Amadou Sy aurait pu examiner la dimension sociale des questions soulevées. Par exemple, le panafricanisme mérite d’être étudié de façon critique et approfondie. Il aurait été intéressant de déterminer clairement les forces sociales africaines qui peuvent porter le projet panafricaniste. L’étude de cette question nécessite aussi le traitement systématique et frontal de la question nationale en Afrique noire.
Ce livre ouvre la voie à des discussions fort sérieuses sur les problèmes posés par la démocratisation des pays africains. De ce point de vue, il mérite d’être attentivement lu et discuté.
NOTES
1) L’Afrique et le défi républicain - Une lecture des élections sénégalaises de 2009 Par Alpha Amadou Sy L’Harmattan 2011 - 269 pages
* Amady Aly Dieng, docteur ès sciences économiques et ancien fonctionnaire international à la Banque centrale des États de l'Afrique de l’Ouest.
Economie informelle : L’autre face du sous-développement
Amady Aly Dieng
2008-10-19, Numéro 74
C’est au début des années 1980, au moment où les politiques d’ajustement structurel imposées par le FMI et la Banque Mondiale, commençaient à faire effet (restructurations, fermetures d’entreprises, licenciements…), que l’économie informelle a commencé à prendre de l’ampleur en Afrique. Recycleurs d’objets divers, vendeurs de cigarettes à l'unité, laveurs de pare-brise aux feux rouges, etc., les populations créent et multiplient des activités comme un «amortisseur de crise» et les institutions financières internationales, la Banque en particulier, montrent leur fascination devant tant d’ingéniosité. Aujourd’hui que la crise est plus profonde, ce secteur reste encore une soupape de sûreté, avec un fort potentiel de génération de revenus.
Cependant, cette informalisation ne saurait remplacer ni l’Etat ni les grandes entreprises pour une économie stable. Bruno Lautier, économiste et sociologue, est professeur à l'université de Paris I-Panthéon-Sorbonne (IEDES) a consacré un ouvrage au phénomène. Il fait ici l’objet d’une analyse par un économiste africain, Amady Aly Dieng, qui pose également les limites de ce segment des économies face aux crises de développement.
De quoi vivent-ils ? Cette question fascine les experts internationaux du tiers-monde. L’urbanisation accélérée depuis quarante ans a entassé des centaines de millions de migrants dans les périphéries des métropoles. Les individus et le secteur public ont perdu de plus en plus d’emplois, et les allocations chômage sont quasi inexistantes. Et pourtant ils survivent ; c’est donc qu’ils «se débrouillent», le plus souvent en dehors des lois et du fisc : vendeurs ambulants, ateliers des arrière-cours, cireurs de chaussures…, et d’innombrables activités qui constituent l’autre face du sous-développement. Pour tout cela, il fallait bien un nom et, depuis 1972, c’est «informel» (économie informelle ou secteur informel) qui s’est imposé.
Le mot a fait fortune. Que qualifier d’informel ? Typologies et listes d’activités ont alimenté les publications du Bureau international du travail (Bit), les thèses universitaires et mémoires. Devant l’effondrement du modèle de développement industrialiste (hormis les «dragons» d’Asie orientale et la Chine), l’extension de la paupérisation urbaine, le sous-emploi massif, il s’agit de savoir si l’économie informelle offre une solution, imprévue et peut-être pas optimale, au problème du sous développement.
Toutes ces questions sont traitées sous la forme d’une brève synthèse fort suggestive dans un livre aux dimensions modestes, mais remarquable par Bruno Laulier (1), économiste et sociologue, professeur à l’Université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne (IEDES).
L’expression «économie informelle» est une création des institutions internationales. Ce qui la compose existait avant qu’on la nomme ainsi, bien mal à propos d’ailleurs (puisqu’on verra qu’elle a bien des formes). Si on a réuni sous cette dénomination unique des réalités très diverses, c’est d’abord que l’on voulait faire jouer à cet ensemble un rôle dans les politiques de développement.
Les chapitres I et II de cet ouvrage sont consacrés à cette question, et au fait qu’on peut distinguer deux époques dans la vision de l’économie informelle promue par les institutions internationales (particulièrement le Bit et la Banque mondiale) : une époque (jusque vers 1985) où l’on y voyait le lieu de développement de stratégies de survie, seule une fraction de dynamique de petites entreprises étant destinées à se «formaliser» ; une seconde époque (à partir de 1987) où, devant la catastrophe sociale engendrée par l’ajustement structurel, on fait de l’informel le lieu de solutions à tous les problèmes sociaux ; à la fin des années 1990, le «secteur informel» cède la première place, dans le discours des institutions internationales, à un thème : la lutte contre la pauvreté, lui-même très lié à deux autres questions : celle de la «bonne gouvernance», et celle de la microfinance.
Le chapitre III pose la question de savoir s’il est légitime de parler de «secteur» informel. Il apparaît vite que non ; d’une part, à cause de son extrême hétérogénéité : d’autre part, du fait que si l’informalité se définit par le non-respect des règles étatiques, elle est partout présente à un degré ou à un autre, y compris dans les plus grandes firmes et au cœur de l’Etat. L’économie informelle, même si elle ne constitue pas un secteur, a sa spécificité : elle est structurée par un ensemble de mécanismes économiques et de logiques sociales qui sont analysés dans le chapitre IV.
L’économie informelle est multiforme. L’affirmation de l’inexistence de «barrières à l’entrée» dans l’économie informelle (ou de l’inexistence de facilité d’entrée) est une constance dans les analyses des organisations internationales de 1972 aux années 90. Le raisonnement suivi est celui-ci : les excédents de main d’œuvre, provenant principalement des campagnes vers la ville, n’ont pu trouver l’emploi dans les activités modernes. Les nécessités de la survie ont fait que les migrants se sont réfugiés dans les activités informelles.
Ce raisonnement en apparence limpide, qui a été repris par nombre d’universitaires et de responsables d’Ong, pose deux types de problèmes. Le premier est que l’économie informelle n’est pas composée principalement de migrants récents. Le deuxième problème vient de l’absence de barrières à l’entrée. Outre l’existence de barrières financières, on note l’existence de barrières à l’entrée, constituées par la différenciation, chez les non salariés, entre deux groupes : les petits patrons et une partie minoritaire des indépendants d’une part, la majorité des indépendants d’autre part.
Différentes logiques comme la maximisation du profit et l’accumulation, la solidarité familiale et les stratégies de survie sont en œuvre. Rechercher le profit maximal ne signifie pas accumuler. Cette recherche est en fait, pour les vendeurs ou prestataires de services à bas revenus, un élément d’une stratégie de survie.
Il existe quatre limites à l’accumulation liée à la nature de l’activité, à la difficulté d’accès au crédit, aux formes de la concurrence et au type de rapports sociaux.
B. Lautier examine la nature des relations qui existent entre la solidarité familiale et les stratégies de survie. De quelle famille parle-t-on ? Il s’agit de savoir si la solidarité familiale est simplement un moyen de pallier des événements fâcheux, ou une crise conjoncturelle ou si elle détermine effectivement la reproduction des unités qui composent l’économie informelle.
Il peut exister une logique de reproduction familiale qui prime sur la logique de croissance de l’entreprise. Cette logique de reproduction familiale vaut également dans de nombreux cas pour la famille élargie, ou même des ensembles plus vastes, comme la caste africaine. Ainsi Alain Morice interprète l’endogamie de la caste des forgerons à Kaolack, une ville du Sénégal, couplée à l’embauche exclusive comme apprentis des enfants de la caste autres que ceux du patron de l’atelier, comme une manifestation de la priorité de la reproduction du groupe social sur d’autres objectifs.
Le chapitre V, consacré aux relations multiples qu’elles entretiennent avec l’économie formelle, conduit à l’idée que les deux économies sont si étroitement imbriquées que leurs relations sont beaucoup plus complémentaires que de substitution (il est alors illusoire d’y voir un lieu de la solution à la crise sociale).
Le chapitre VI interroge la relation de l’Etat à l’économie informelle : que signifie la tolérance, voire l’encouragement, avec une illégalité aussi massive ? Les lois sont-elles faites pour être respectées, ou pour ne pas l’être?
La littérature sur l’économie - ou le secteur - informelle est gigantesque. Elle remplit des bibliothèques entières à Genève (siège du Bit), Washington (Banque mondiale), dans les universités de Paris, Londres, Rio, Abidjan… La plus grande partie de ces travaux est monographique, et on a l’impression que plus s’accumulent les travaux sur tel ou tel type de micro-entreprise à Bamako, Médellin ou Manille, sur les cireurs de chaussures et les gardiens de voiture, moins il est aisé de penser l’unité de tout cela.
Vers quel avenir nous entraîne l’informalisation de ces sociétés ? La réponse ne sera guère optimiste. Certes, l’économie informelle a permis de contenir les incidences sociales de l’échec de la plupart des projets de développement, comme des politiques de rigueur qui se sont ensuivies. Mais ce rôle de palliatif atteint déjà ses limites : l’économie informelle ne saurait remplacer l’Etat dans son rôle de prestataire de services collectifs, ni les grandes firmes industrielles dans la fourniture de biens à un prix compétitif et d’emplois stables. La victoire, dans de nombreuses régions du monde, de l’économie informelle est une victoire par forfait, et non par KO.
Au cours du premier âge de l’économie informelle (1971-1987), on a assisté à des débats sur la définition et les politiques de formalisation. Pour parler des activités du secteur informel, trois registres sont employés dans les pays du tiers-monde avant le milieu des années 70 : le premier est celui de la marginalité (Quijano). Le deuxième registre, plus propre aux économistes, est celui du sous-emploi ; depuis les travaux d’Arthur Lewis, la problématique dualiste domine l’économie du développement, opposant un secteur «traditionnel» marqué par le sous-emploi d’une main d’œuvre excédentaire, et un secteur moderne. Le troisième registre sur lequel on parle de l’économie informelle est celui de la pauvreté et de la recherche de la survie.
Au cours du deuxième âge de l’économie informelle (1987 - 2004), on s’est focalisé sur la lutte contre la pauvreté et l’économie solidaire. L’économie est le lieu de déploiement de la débrouillardise et de la solidarité.
Pourquoi il n’y a pas de «secteur» informel ? A quoi bon poser cette question de mots puisque lorsqu’on parle de «secteur» ou d’«économie», ce qui est informel est à l’évidence très différent de ce qui formel ? Pourtant, derrière la querelle des mots, c’est toute la discussion du dualisme qui est en cours : peut-on penser les sociétés en développement comme formées de deux parties, que l’on appellera moderne et archaïque, formelle et informelle ? Ou, au contraire, trouve-t-on des éléments de formalité ou d’informalité dans toutes les parties de la société ?
La question qui est sous-jacente à ce débat est bien de savoir s’il est légitime de proposer des politiques semblables pour cet ensemble d’activités extrêmement hétérogène que les organisations internationales nomment «secteur informel». A côté du microcrédit, une autre forme de microfinance a été largement promue par les institutions internationales, les tontines. La tontine n’est pas une banque ; elle ne crée pas de monnaie. Elle n’a pas été inventée uniquement pour financer les activités productives ; en Afrique, en particulier, elle sert fréquemment à financer des dépenses non productives (mariages, naissances, funérailles). Elle n’est pas à l’écart du système bancaire, puisque, généralement, l’argent est placé à la banque (ce qui permet de servir des intérêts aux participants).
1 - L’économie informelle dans le Tiers monde - Par Bruno LAUTIER - La Découverte 2004, 119 pages.
* Amady Aly Dieng est économiste, ancien fonctionnaire de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest.